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lundi 15 octobre 2018


Un homme plein de misère
(Roman)
AUTEUR : Jacques ABEILLE (France)
EDITEUR : GALLIMARD JEUNESSE-Folio SF 612, 8/2018 — 818 p., 11.20 €
SERIE : Le Cycle des Contrées
COUVERTURE : Anne-Gaëlle Amiot
Autres titres du cycle : 1.Les jardins statutaires – 2.Le Veilleur du Jour – 3.Les voyages du fils – 4.Chroniques scandaleuses de Terrèbre – 5.Les mers perdues – 6.Les Barbares – 7.La Barbarie – HS.Le monde des Contrées
  Un matin les barbares furent là. Ils n'arrivaient pas seuls mais eurent tôt fait d'être les maîtres de Terrèbre. Puis ils évacuèrent la ville afin de permettre  à leurs chevaux de se nourrir en toute liberté. Peu à peu la population oscille entre résistance et collaboration, tandis que la cité éventrée s'ensauvage de plus en plus. Au sein de cette occupation mal définie perce la présence du narrateur, le "Professeur", jeune linguiste qui est le seul à parler le langage des barbares venus de steppes et qui s'est vu offrir par un mystérieux voyageur le dernier livre des jardins statuaires, ce haut plateau de l'est du continent où des jardiniers pas comme les autres faisaient surgir de terre de fascinantes statues de pierre en voie d'extinction. Or le Prince, énigmatique chef des troupes d'invasions, qui a unifié les tribus nomades pour parvenir à ses fins, le convoque juste avant de quitter la ville avec toute son armée. Ainsi le Professeur devient l'historiographe de cet homme qui semble ne pas avoir toujours toute sa raison engagé dans un voyage de plusieurs années dans le vaste monde des Contrées afin de retrouver une jeune fille et son père. Un individu parfaitement insérée dans l'atmosphère de fin de monde qui domine le livre et dont la noire mélancolie s'écoule lentement au fil des pages. A ses côtés des individus hors normes, comme une étrange magicienne bleue, Uen'Ord, son fidèle et impressionnant lieutenant, et Félix, jeune esclave capturé destiné à devenir le secrétaire particulier du linguiste. Tandis que les nomades rentrent peu à peu chez eux, l'imposante armée se délite progressivement pour ne former à la fin qu'un petit groupe regroupé autour de leur Prince. Tout au long de cette vaste pérégrination l'auteur a le mérite de toujours maintenir le fil de l'intrigue, tout en nous invitant à partager les états d'âmes d'un linguiste spectateur impuissant d'un monde en train disparaître, celui des nomades dont les tribus se sédentarisent les unes après les autres, celui de la fin des jardins statutaires et de l'imaginaire baroque qu'ils engendraient. Véritable récit initiatique, le roman ne néglige pas pour autant les auras de l'aventure guerrière, avec des rencontres singulières, telles ces amazones qui terrorisent les plus vaillants cavaliers, ou les tombes de la vallée des Anciens Rois, sans oublier des guildes aux ramifications tentaculaires telle que celle des hôteliers. A la fin de ce voyage épique qui, sous le maque de l'étrangeté brosse des préoccupations et des ingérences se télescopant avec les errements de notre quotidien, on s'attardera sur un Professeur vieillissant et malade qui se lit d'amitié avec Ludovic Lindien, le fils de Barthelemy Lecriveur, le narrateur du Veilleur du jour qui avait écrit ses mémoires et livrait ainsi des pans de révélations sur le disparition du chancelier Louvois, juste avant l'invasion de Terrèbre par les barbares, et sur l'atmosphère de trahison qui régnait dans la ville. Grand admirateur de Gérard de Nerval, à qui il a dédié le Veilleur du jour, second tome du Cycle des Contrées, Jacques Abeille a côtoyé la mouvance du surréalisme, et l'on peut aussi entrevoir dans on œuvre des influence de Gracq ou de Borges. Reconnu sur le tard, Jacques Abeille se défini lui-même comme un écrivain obscur réfugié dans la littérature à la perte de sa première passion, la peinture, après la découverte de son daltonisme. Puisant le titre de son roman dans un passage des pensées de Pascal : «Qu’on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères», il continue de fourvoyer ses lecteurs dans un imaginaire enténébré que porte à merveille sa plume incomparable plongée dans l'encrier d'un déclinant archaïsme. Pas de véritables leçons de morales dans ses pages, où chaque protagoniste du Cycle des Contrées peut se considérer responsable, à moindre ou grande part de la lente agonie de l'univers ambiant, nouvelle passerelle nous rapprochant de notre propre condamnation programmée de la planète qui nous abrite. Reprenant les ouvrages, Les Barbares et La Barbarie, paru aux éditions Attila en 2011, ce livre est une nouvelle perle au sein d'une œuvre qui trouva son juste miroir graphique dans les dessins de l'illustrateur François Schuiten, auteur des couvertures de certains volumes chez Attila et dans le roman graphique Les mers perdues publié chez Attila en 2010. Assurément un livre qui ne contribuera qu'à confirmer l'étiquette de singularité dont peut légitimement s'honorer son auteur digne des plus grands créateurs d'univers anglo-saxons.

dimanche 10 juin 2018



 Le veilleur du jour
(Roman) Livre-monde
AUTEUR : Jacques ABEILLE (France)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 606, 4/2018 — 607 p., 9.40 €
SERIE : Cycle des Contrées 2
COUVERTURE : Anne-Gaëlle Amiot
Précédentes publications :
● Flammarion, 9/1986 — 512 p., 21.50 €
● Flammarion-L'Age d'Or, 9/1992
● Ginkgo-Lettres d'ailleurs et d'ici, 10/2007 — 650 p., 25 € — Couverture de Michel Guérard
● Le Tripode, 2015  — 520 p., 24 €  Couverture et illustration de François Schuiten
→ Après avoir entamé l'exploration de son univers imaginaire par Les jardins statuaires (repris également chez Folio) Jacques Abeille poursuit son fabuleux voyage avec ce nouveau titre venu paver d'une précieuse œuvre maîtresse le chemin sans égal de son esprit aventureux. "Terrèbre" ce nom couvrait un empire et c'était celui d'une ville". Tel est le lieu incomparable où aboutit Barthélemy Lécriveur, un homme sans passé ayant quitté les Hautes Brandes pour un hypothétique embarquement vers les îles. Avec lui, et guidé par un auteur à la plume comme en fait plus, nous pénétrons au sein de cet espace engloutissant qui se referme sans mégarde sur le voyageur imprudent s'étant glissé sans vraiment s'en apercevoir dans ces levées de façades et ces entrelacs pervers de voies secondaires. Au fil des errances parmi les ruelles de cette cité cannibale Barthélémy finit par aboutir dans une auberge où il trouve, non seulement le gite et le couvert, mais aussi une amante en la personne de Zoé, la jeune et joli servante qui l'attends depuis toujours, tout en sachant qu'elle est destinée à le perdre. De ce fait son projet initial de départ vers les îles s'estompent peu à peu, d'autant plus qu'il est remplacé par l'offre d'emploi de gardien que lui a proposé le bienveillant aubergiste auprès duquel Zoé à plaidé sa cause. Le poste consiste à surveiller un entrepôt désaffecté. Très vite notre bûcheron amnésique va se laisser happer par ce lieu envoûtant, au point d'y passer ses jours et ses nuits et de s'éloigner progressivement de Zoé. En vérité, l'endroit sert d'antichambre à un cimetière à  l'abandon où serrait enterré les premiers habitants de Terrèbre et dont une mystérieuse société d'archéologie lui a demandé d'assurer l'entretien et d'assurer la protection, car personne ne doit y pénétrer à l'exception d'un inconnu qu'attendent ses énigmatiques employeurs. Tandis qu'un dangereux individu surnommé le Serpent s'attache à ses moindres pas, il a également motivé l'intérêt d'un certain Molavoine, policier de son état, qui soupçonne les nouveaux patrons de Barthélémy de préparer un complot contre la Chancelerie de Terrèbre. Le veilleur toutefois est bien loin de ces préoccupations. Guidé par un livre mystérieux il entreprend jour après jour et nuit après nuit l'exploration de son nouveau habitat qui se révèle être un mausolée à l'architecture extravagante truffé de couloirs secrets et de pièces cachées qui ne demandent qu'à se découvrir devant ses yeux ébahis. Une tache qui l'absorbe jusqu'à la frénésie et que vient bientôt partager  Coralie Délimène, jeune étudiante et fille du Chancelier en place, devenue très vite son amante et qui l'accompagne désormais dans ses pérégrinations enfiévrées. Conduit comme une enquête policière, mais aussi comme un récit ésotérique et comme un vrai roman d'aventure ce second tome du Cycle des Contrées continue de nous enliser au sein de l'univers oppressant porteur d'un incomparable richesse du créateur des Jardins statutaires récemment réédité chez Folio. Véritable livre-monde l'intrigue nous immerge, sans aucune possibilité de revenir vers le rivage, dans un microcosme intemporel qui emprunte à la fois aux strates médiévales et aux ombres de la Fantasy  à travers la menace Barbare qui se profile au fil des pages. Un univers qui, bien qu'éloigné de nos société contemporaines, s'en rapproche indubitablement à travers les émotions et les sentiments exacerbés qu'il véhicule à travers des personnages qui nous sont révélés dans leurs plus âpres complexités. Ouvrage borgien, récit charnière d'un cycle avant l'invasion barbare qui suivra dans les écrits postérieurs, Jacques Abeille excelle à dresser dans ce roman des portraits ciselés par le burin d'un sculpteur comme ceux du préfet Evariste Destrefonds ou du chancelier Fréderik Lanvois qui lui servent à décrire avec une méticuleuse dramaturgie les mécanismes liés à la passion du pouvoir. Chapitre après chapitre, égaré dans les méandres de cette cité dont le décor s'invente à nos yeux comme un pop up révélant page après page ses plus infimes détails, nous sommes invités à pénétrer dans les sortes de tableaux hypnotiques dont nos pensées ont tout le mal du monde à se détacher tellement la prose de Jacques Abeille riche de mots qu'on oubliera jamais s'écoule tel un fleuve aux multiples affluents sur lequel on rêve de se laisser emporter. Un grand, un très grand livre donc qui mérite tout les éloges dressés auparavant par la critique et dont il ne faut surtout pas passer à côté tout en s'ouvrant la perspective pour ceux qui n'ont pas encore eu ce bonheur, de se lancer dans la lecture des autres romans du fascinant Cycle des Contrées.
Autres couvertures :