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jeudi 12 décembre 2019




Les Seigneurs de Bohen
(Roman) Fantasy
AUTEUR : Estelle FAYE (France)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 637, 5/2019 — 727 p., 9.50 €
COUVERTURE : Pierre Droal
Précédente publication : Editions Critic, 2/2017 — 636 p., 25 €/Couverture de Marc Simonetti
→ C'est avec un réel plaisir que j'ai accueilli la réédition en poche de ce volumineux roman d'Estelle Faye, auteur française dont nous avons déjà eu l'occasion de lire chez Folio la remarquable trilogie uchronique de La voix des oracles destinée à un public plus adolescent. Et, pour une fois, nous somme enfin confronté à un one shot (même si la fin reste néanmoins ouverte à une suite que nous avons découvert en 2019 avec Les révoltés de Bohen aux éditions Critic) qui ne nous condamne pas à des séries à n'en plus finir dont souvent les volumes perdent peu à peu consistance au fil de leurs publications. Qui plus est, l'auteure a ancré son intrigue au sein d'un univers original qui, une fois n'est pas coutume, puise son inspiration dans une ambiance slave trahie par des termes tels que margrave, byline, vodianoï… pour n'en citer que quelques uns. On y découvre le redoutable empire de Bohen qui a bâti sa puissance sur l'extraction du minerai de lirium, un métal précieux que certains appelaient le sang blanc du monde, arraché aux mines de Katow-Ser, véritable enfer placé sous l'autorité des Sœurs de l'Epée, surveillés par les gardes-chiourmes les plus cruels de l'Empire, et constamment sous la menace des attaques de goules vestiges de la magie démoniaque de l'ancienne civilisation des Wurms. C'est au sein de cet univers riche en contraste dont Estelle Faye esquisse peu à peu la carte au fur et à mesure du déroulement du récit, que vont se punaiser les différentes intrigues centrées sur plusieurs protagonistes dont l'histoire et les points de vue alternent au fil des chapitres entrecoupés d'interlude servant à développer les divers soubresauts qui agitent le corps de cet Empire tentaculaire. D'abord Sainte-Etoile, jeune moine ayant échappé à l'incendie de son monastère pour être recueilli par une sorcière qui lui a implanté dans la tête Morde, une créature surnaturelle avec qui il dialogue désormais au fil de ses pérégrinations. Devenu escrimeur hors pair ce dernier est  poursuivi par les exactions de la secte qu'il a jadis créé et dont la fin apocalyptique lui a valu de nombreuses inimitiés. Puis Wens, jeune clerc de notaire condamnée pour hérésie et mise en danger de l'Empire après avoir engrossé la princesse Othylie qui s'était juste servie de lui pour concevoir son enfant. Wen amené avec sa sœur aveugle Sélène dans les sinistres mines de Katow-Ser où il était destiné à rapidement mourir avant que son destin l'entraîne dans les bras de Sorenz ab Abahain, chef de mercenaires adulés par ses hommes et redouté par l'Empire car il possédait une sorte de monopole sur les canons et les armes à feu rendant sa troupe, d'autant plus dangereuse. Enfin Maëve, la jeune morguenne, entendez magicienne, issue du port des Havres, qui mésestime ses pouvoirs basés sur la manipulation du sel et qui entretien un lien étrange avec l'océan et les terribles Vaisseaux Noirs, flottes fantomatiques dont les flux et reflux viennent semer la désolation le long des côtes de l'Empire. C'est à travers les parcours entrecroisés de ces individus pourtant bien éloignés du pouvoir dominant que va peu à peu s'étendre sous nos yeux le déclin d'un Empire qui a négligé les fondamentaux en pensant qu'il était destiné à perdurer contre vents et marées. Loin des envolées épiques que nous promet un quatrième de couverture mettant l'accent sur l'accent dark fantasy du roman, nous allons plutôt nous laisser glisser dans les pas de personnages tourmentés autant dans leurs trajectoires de vie que dans leurs attirances sexuelles où l'homosexualité est partie prenante qui nous font partager l'intimité de leurs aspirations et de leurs désespérances dans une monde fragilisé par les bouleversements d'une révolution grandissante et parcouru par la persistance de la magie, qu'elle soit issue de l'Ombre en souvenir d'une ancienne époque, ou le propre de fascinants changeformes, sans oublier celle des Vaisseaux Noirs qui hantent les étendues marines. Des vies narrées en trompe l'œil sur la toile d'un monde en effervescence d'où émergent des lieux incomparables, comme la cité de Bo-Chai perdue au cœur d'une jungle où les fantômes se mélangent aux vivants, et la mortifère Katow-Ser, poumon gangréné d'un Empire qui ne veut pas croire à sa mort prochaine. Des vies que nous découvriront en narration alternée dans la droite ligne du désormais célèbre Game of Thrones et auxquelles l'auteure à su nous attacher par le biais d'une introspection de tous les instants sans cependant véritablement nuire à l'avancée du récit, nous conduisant inexorablement dans le sillage des nouveaux Seigneurs de Bohen.
Autre couverture :

jeudi 22 août 2019


Pierre-de-vie
(Roman) Fantasy
AUTEUR : Jo WALTON (Grande-Bretagne)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 5/2019 — 329 p., 21.90 €
TO : Lifelode, Framingham, Massassuchets, 2009
TRADUCTION : Florence Dolisi
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Lire un roman de Jo Walton s'est comme descendre les eaux calmes du Mississipi accompagné de Tom Sawyer en prenant le temps de s'arrêter pour flâner sur les berges et de s'intéresser à l'insignifiance des choses. Le temps, justement, dans ce nouveau roman que nous propose de découvrir les éditions Denoël et leur remarquable collection Lunes d'Encre est une entité protéiforme qui s'écoule différemment selon l'endroit où l'on se trouve, plus rapidement quand on se dirige vers l'Est, plus doucement quand on va vers l'Ouest, et cela, bien entendu, entraînera une imprégnation différente de la réalité selon l'endroit où résident les personnages du livre, les chapitres des événements s'imbriquant les uns dans les autres d'une manière non chronologique, comme d'ailleurs la narration de l'auteur qui parvient cependant, remarquable réussite, à ne pas égarer ses lecteurs dans les méandres de son imaginaire. Une narration qui se focalise sur un point nodal : le petit village d'Applekirk et son manoir et qui se trouve dans les Marches, territoire à mi-chemin entre l'Est patrie des dieux avec qui les humains communiquent grâce à la magie, et l'Ouest, déserté par les divinités et soumis à un quotidien routinier qui fait parfois ressembler ses habitants à d'imperturbables statues. Ne cherchez pas de fougueuses batailles et de déchirements à la Game of Thrones dans ce roman, où tout est placé sous le domaine du subtil et des interrelations entre les êtres. Focalisée sur l'existence médiévale que mènent les villageois d'Applekirk, l'intrigue nous est essentiellement racontée par Taveth, la compagne de Ferrand, le seigneur d'Applekirk, en charge de la gestion du domaine, préoccupation dont elle à fait sa "pierre de vie", entendez plus ou moins la raison d'être de son existence et de son épanouissement. Aidée par sa yeya, source magique d'où l'on peut tirer des pouvoirs particuliers (celui de voir les ombres des personnes à tous les âges de leur vie pour Taveth), elle va voir la tranquillité ambiante des lieux mise à mal par l'arrivé de trois personnages autour desquels va se concentrer le fil de l'histoire. D'abord le beau Jankin, un érudit voyageur venu de l'Est à la recherche des traces d'une antique civilisation dont les vestiges resurgissent aux quatre coins du village et qui sème le trouble auprès de la communauté féminine des lieux sans que cela ne cause vraiment de problème dans une société plutôt adepte de l'amour libre à la mode hippie où les couples sont libres de vagabonder au gré de leurs envies. Mais surtout Hanethe, l'ancienne maîtresse d'Applekirk, partie à l'Est pour appréhender la magie et qui revient âgée d'une cinquantaine année alors que, du fait de l'écoulement temporel différencié, une génération s'est écoulée dans son village et qu'elle est devenue l'aïeule de Ferrand. D'autant plus que cette dernière est poursuivie par la vindicte de d'Agdisdis, la déesse du mariage, qui a envoyé à ses trousses le troisième élément de l'intrigue, la prêtresse Dolkis qui exige des villageois qu'ils leur livrent la prétendue sacrilège. Abordant des thèmes aussi divers et contemporains que l'éclatement de la famille ou la place désormais centrale des femmes dans la société, Jo  Walton nous propose une fantasy campagnarde ou la liberté de chacun exige avant tout le respect de l'autre et continue de nous délivrer une œuvre atypique que nous avons déjà eu l'immense plaisir de découvrir au catalogue des éditions Denoël grâce à la trilogie du Subtil changement, uchronie décrivant une Angleterre nazie, le fascinant Morwenna, narrant l'apprentissage d'une jeune magicienne (Hugo 2012), l'improbable Mes vrais enfants retraçant les deux vie de Patricia Cowan, et la fabuleuses civilisation dragons de Les griffes et les crocs. A noter que Pierre-de-vie a obtenu le Mythopoeic 2010, un prix décerné exclusivement par des auteurs de Fantasy.

samedi 11 mai 2019


La bibliothèque de Mount Char
(Roman) Fantasy
AUTEUR : Scott HAWKINS (Usa)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 633, 2/2019 — 576 p., 9 €
TO : The library at Mount Char, 2015
TRADUCTION : Jean-Daniel Brèque
COUVERTURE : Aurélien Police
Précédente publication : Denoël-Lunes d'Encre, 7/2017 — 480 p., 22.90 € — Couverture de Aurélien Police
→ Mount Char, voici un lieu destiné à rester dans les mémoires comme celui de l'hôtel de Shinning ou l'école de Poudlard, un endroit situé en même temps au sein de notre univers et au dehors, une vénérable bâtisse dont les occupants assurent la préservation coûte que coûte. Celui imaginé par Scott Hawkins est une bibliothèque ancrée dans le quartier de Garrison Oaks et elle abrite 12 orphelins devenus des Pelapi, entendez des bibliothécaires largement différents des stéréotypes habituels attribués à la profession Des gamins qui auraient pu être comme les autres s'il n'y avait pas eu Père, cette émule de Mathusalem qui veille jalousement sur eux depuis qu'ils les a pris sous sa coupe. Son but : les instruire en inculquant à chacun le contenu des 12 Catalogues du Savoir que renferme la bibliothèque. Pour David c'est l'art de la guerre, pour Michael le langage des animaux, pour Alicia la prédiction de l'avenir, pour Jennifer les connaissances médicales et la guérison des corps, pour Margaret la fréquention des Morts, pour Carolyn l'apprentissage des langues, etc.... Afin qu'ils excellent dans leur apprentissage Père ne lésine devant aucun sacrifice. Maîtrisant toute les subtilités de l'art médical, y compris la résurrection des morts, il n'hésite pas à leurs infliger les pires châtiments et les pires souffrances comme les faire griller vivant dans une immense taureau métallique. Et tout cela pour leur bien afin que chacun d'eux deviennent tout puissant dans leurs domaines respectifs et soit prêt à affronter les périls qui les guettent comme le Dieu de la Forêt ou le mystérieux Duc. Or voilà qu'un jour Père disparait. De quoi semer l'émoi dans la petite troupe de demi-dieu, même chez le farouche David qui, tout au long de leur éducation semble avoir pris un malin plaisir à aire souffrir ses petits camarades sur lesquels ils impriment désormais son implacable loi du plus fort. Carolyn, la spécialiste linguistique hors normes a eu particulièrement à pâtir des agissements de David, toutefois, celle que l'on découvre comme l'héroïne principale de cette histoire en tout début du livre, semble avoir pris à cœur la disparition inexpliquée de leur mentor. Revenu à Mount Char après avoir tuée le détective Milner, elle participe activement aux recherches de Père avec David et ses frères et sœurs. L'aide de Nobununga, le tigre millénaire aux pouvoirs fascinants, n'ayant pas été suffisante, elle décide alors de se mettre sur les traces d'un talisman primordial le reissak ayrial. Pour cela elle recrute Steve, plombier de son état, mais aussi cambrioleur à la retraite et fier adepte du Bouddha pour les cons. Un Steve vite piégé dans une machination infernale qui l'amènera à affronter des hordes de chiens enragés et à se lier d'amitié avec une lionne venue à son secours. Mais on n'est pas à un paradoxe prêt dans ce récit où le président des Etats-Unis semble être devenu une simple marionnette dont Carolyn tire les fils à l'envie. Dés lors toutes les tentatives destinées à  mette fins aux agissements des enfants de Mount Char, même celles de commandos délites appuyés par des hélicoptères de combats, seront vouées à l'échec. Seul le perspicace Ewin, un héros de guerre qui a du mal à se réinsérer dans la vie civile, parviendra à tirer son épingle du jeu dans cet affrontement disproportionné qui oppose notre pauvre humanité à des sortes de… dieux. Car, inutile de se voiler la face, il ya a quelque chose du divin dans le personnage de Père, ce façonneur de monde sur qui semble reposer tout le destin de l'univers. Jouant habilement du mélange des genres (Fantasy, Légendaire, roman noir, horreur, voire gore) l'auteur, grâce à l'originalité de ces personnages, comme David le roi du meurtre affublé d'un tutu de danseuse,  et la succession de scènes percutantes conjuguant sexe, hémoglobine et délicat parfum d'absurde, sait prendre en laisse son lecteur et l'amener à tourner avidement les pages de son livre pour connaitre le dénouement d'une intrigue qui devance rapidement tout ce qu'on imaginaire peut concevoir. Un grand moment de lecture récompensé par le prix Elbakin 2018 du meilleur roman de Fantasy traduit.
Autre couverture :