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jeudi 22 août 2019


Pierre-de-vie
(Roman) Fantasy
AUTEUR : Jo WALTON (Grande-Bretagne)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 5/2019 — 329 p., 21.90 €
TO : Lifelode, Framingham, Massassuchets, 2009
TRADUCTION : Florence Dolisi
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Lire un roman de Jo Walton s'est comme descendre les eaux calmes du Mississipi accompagné de Tom Sawyer en prenant le temps de s'arrêter pour flâner sur les berges et de s'intéresser à l'insignifiance des choses. Le temps, justement, dans ce nouveau roman que nous propose de découvrir les éditions Denoël et leur remarquable collection Lunes d'Encre est une entité protéiforme qui s'écoule différemment selon l'endroit où l'on se trouve, plus rapidement quand on se dirige vers l'Est, plus doucement quand on va vers l'Ouest, et cela, bien entendu, entraînera une imprégnation différente de la réalité selon l'endroit où résident les personnages du livre, les chapitres des événements s'imbriquant les uns dans les autres d'une manière non chronologique, comme d'ailleurs la narration de l'auteur qui parvient cependant, remarquable réussite, à ne pas égarer ses lecteurs dans les méandres de son imaginaire. Une narration qui se focalise sur un point nodal : le petit village d'Applekirk et son manoir et qui se trouve dans les Marches, territoire à mi-chemin entre l'Est patrie des dieux avec qui les humains communiquent grâce à la magie, et l'Ouest, déserté par les divinités et soumis à un quotidien routinier qui fait parfois ressembler ses habitants à d'imperturbables statues. Ne cherchez pas de fougueuses batailles et de déchirements à la Game of Thrones dans ce roman, où tout est placé sous le domaine du subtil et des interrelations entre les êtres. Focalisée sur l'existence médiévale que mènent les villageois d'Applekirk, l'intrigue nous est essentiellement racontée par Taveth, la compagne de Ferrand, le seigneur d'Applekirk, en charge de la gestion du domaine, préoccupation dont elle à fait sa "pierre de vie", entendez plus ou moins la raison d'être de son existence et de son épanouissement. Aidée par sa yeya, source magique d'où l'on peut tirer des pouvoirs particuliers (celui de voir les ombres des personnes à tous les âges de leur vie pour Taveth), elle va voir la tranquillité ambiante des lieux mise à mal par l'arrivé de trois personnages autour desquels va se concentrer le fil de l'histoire. D'abord le beau Jankin, un érudit voyageur venu de l'Est à la recherche des traces d'une antique civilisation dont les vestiges resurgissent aux quatre coins du village et qui sème le trouble auprès de la communauté féminine des lieux sans que cela ne cause vraiment de problème dans une société plutôt adepte de l'amour libre à la mode hippie où les couples sont libres de vagabonder au gré de leurs envies. Mais surtout Hanethe, l'ancienne maîtresse d'Applekirk, partie à l'Est pour appréhender la magie et qui revient âgée d'une cinquantaine année alors que, du fait de l'écoulement temporel différencié, une génération s'est écoulée dans son village et qu'elle est devenue l'aïeule de Ferrand. D'autant plus que cette dernière est poursuivie par la vindicte de d'Agdisdis, la déesse du mariage, qui a envoyé à ses trousses le troisième élément de l'intrigue, la prêtresse Dolkis qui exige des villageois qu'ils leur livrent la prétendue sacrilège. Abordant des thèmes aussi divers et contemporains que l'éclatement de la famille ou la place désormais centrale des femmes dans la société, Jo  Walton nous propose une fantasy campagnarde ou la liberté de chacun exige avant tout le respect de l'autre et continue de nous délivrer une œuvre atypique que nous avons déjà eu l'immense plaisir de découvrir au catalogue des éditions Denoël grâce à la trilogie du Subtil changement, uchronie décrivant une Angleterre nazie, le fascinant Morwenna, narrant l'apprentissage d'une jeune magicienne (Hugo 2012), l'improbable Mes vrais enfants retraçant les deux vie de Patricia Cowan, et la fabuleuses civilisation dragons de Les griffes et les crocs. A noter que Pierre-de-vie a obtenu le Mythopoeic 2010, un prix décerné exclusivement par des auteurs de Fantasy.

jeudi 4 avril 2019

Blues pour Irontown
(Roman) SF/Détective
AUTEUR : John VARLEY (Grande-Bretagne)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 2/2019 — 261 p., 21.90 €
TO : Irontown blues, 2018
TRADUCTION : Patrick Marcel
COUVERTURE : Studio Denoël
→ La Grande Panne qui a affecté le Calculateur central de Luna a durablement bouleversé l'existence de des habitants de cette cité,  d'abord simple accumulation de grottes et couloirs excavés  au sein de notre satellite, puis véritable agglomération aux quartiers simulés permettant à leurs occupants de vivre au sein d'illusions rappelant les régions et les époques de la Vieille Terre. Cela a notamment été le cas de Christopher Bach, un ex policier reconverti en détective privé. Désormais il vit dans la Mozartplatz, un canyon artificiel de trente-cinq kilomètres de long où il s'est recréé un environnement typique du style Manhattan des années 30 par amour pour une période marquée par les Chandler, les Hammett, Sax rohmer, Rex Stout et Mary Roberts Rinehart. Pour l'accompagner dans ses enquêtes il peut compter sur l'aide de Sherlock, son chien cybernétiquement augmenté qui permet à l'auteur de nous proposer d'astucieux chapitres aux points de vues alternés, d'une part du côté du maître humain, d'autre part de celui du chien qui nous est rendu à travers le prisme d'une traductrice interprète qui se branche sur les pensées qui circulent entre le cloud et le chien dorénavant pourvu d'un réseau neuronal semblable à celui des humains. Et voilà notre duo de choc embarqué dans une aventure qui va leur causer bien des soucis qui a débuté par l'arrivée dans le bureau de Christopher d'une certaine Mary Smith, une jeune femme qui lui demande de retrouver celui qui lui a volontairement inoculé une lèpre incurable issue de laboratoires de synthèse. Dés lors, outre le fait que cette énigmatique cliente semble cacher des tas de secrets inavouables, le pire pour notre Mike Hammer lunaire c'est que sa piste le conduit invariablement vers Irontown, un lieu frappé du sceau du très mauvais souvenir liés à La Grande panne, autre roman de Varley, et aux aventures de Hildy Johnson. A sa décharge, l'endroit n'a rien de bien recommandable. Territoire à la marge, refuges des exclus de la société lunaire, il abrite toutes sortes de looser, de criminels, de sociopathes et d'extrémistes en tous genres, tels les Heinleinistes, des libertariens profondément marqué par L'Histoire du futur du romancier américain Robert Heinlein. Prolongement au cycle de Huit Mondes, qui peut se lire indépendamment du reste des livres de la série, ce roman nous propulse dans le paradis individualiste où presque tout est autorisé (même les transformations corporelles les plus extravagantes) dans lequel se sont réfugiés la poignée de survivants de l'implacable invasion extraterrestre qui a éparpillé les rares rescapés terriens sur les sols inhospitaliers de la lune, de Mars, de quelques astéroïdes et de quelques planètes extérieures et de leurs satellites  comme la dangereuse Charon où s'est développée une civilisation formée sur une racine d'anciens déportés. Surveillé, manipulé, capturé puis transplanté loin de son cocon de réalité programmé, Christopher va se trouver embarqué dans une redoutable conspiration mettant en jeu la coexistence sur les Huit Mondes. L'avantage toutefois c'est que, grâce à la double narration, et surtout à l'humour qui se dégage à travers chaque intervention du détective à quatre pattes, nous proposant son regard sans complaisance souvent teinté d'un totale incompréhension sur les étranges contradictions de la condition humaine, nous sommes emportés dans une intrigue haletante prodiguant un incontestable plaisir de lecture et, après tout, n'est pas surtout ce que l'on attend d'un bon roman qu'il soit de SF ou qu'il emprunte les détours de n'importe quelle autre thématique ?

lundi 14 janvier 2019


Rétrograde
(Roman) Science-Fiction
AUTEUR : Peter GAWDRON (Australie)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 9/2018 — 297 p., 21 €
TO : Retrograde, Houghton Mifflin Harcourt Publishing Company, 2016
TRADUCTION : Mathieu Prioux
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Mars, comme si vous y étiez… Depuis le temps qu'on nous parle, nous voila intégré dans la colonie martienne Endeavour, une entité de 120 personnes réparties en 4 modules, américain, chinois, russe et eurasiatique. Notre guide pour cette immersion interplanétaire, Liz Anderson, une micropaléobiologiste qui en a pris pour un bail de dix ans sur la planète rouge. A vraie dire, elle ne semble pas vraiment s'en plaindre, d'autant plus qu'elle coule le parfait amour avec Jianyu,  le séduisant chirurgien du module chinois. Mais, toutes les bonnes choses ont une fin et, le jour où l'apocalypse nucléaire se déclenche sur Terre, les répercussions sur l'ambiance du microcosme martien en vont pas tarder à se faire sentir. Oubliée l'entente cordiale qui régnait jusque là. A la place voici venir le règne de la suspicion. Car impossible de déterminer qui sur Terre a pris l'initiative d'atomiser Washington, New York, Moscou, Paris, Karachi et d'autres grandes villes du monde. D'autant plus que les communications sont désormais coupées et que les colons se trouvent livrés à eux-mêmes. Bientôt les soupçons vont prendre une direction précise matérialisée par l'arrivée de Prospect 29, le dernier vaisseau de ravitaillement, que certains signalent perdu alors qu'il semble pourtant avoir bien touché le sol martien. Peu encline à accorder sa confiance à Connor, le commandant de la mission américaine et à Harrison, le commandant en second, avec qui, pourtant, elle avait jadis entretenu une liaison, Liz se rapproche du module asiatique pour mener sa propre enquête. Des investigations qui manquent de lui coûter la vie lors de sa sortie en rover pour retrouver Prospect 29. Cependant, de retour à Endeavour, les événements vont prendre une tournure dramatique et le sang va commencer à couler. Mais qui en veut à la colonie martienne ? Une mystérieuse cinquième colonne agissant dans le prolongement des véritables auteurs de l'orage atomique terrien ? D'hypothétiques extraterrestres ? La résolution de cette énigme s'impose bien vite à Liz et ses compagnons s'ils entendent espérer survivre, d'autant plus que leur fâcheuse position est encore accentuée par le phénomène de retrogradation dans lequel est entré la planète, mouvement durant lequel mars semble changer de course et se déplacer à rebours, bien que ce ne soit qu'une illusion. Et si la vérité s'avérait encore plus incroyable que tout ce qu'ils auraient pu imaginer ? Ne craignait rien, je ne vais pas vous raconter ce qui s'est réellement passé dans ce huit clos martien digne des meilleurs thrillers cinématographiques. Assurément, grâce au talent incontestable de Peter Gawdrom pour conduire son intrigue, ce livre scénarisé ferait encore mieux que le Planète rouge d'Anthony Hoffman, le Seul sur Mars de Ridley Scott ou le Les derniers jours sur Mars de Ruari Robinson, pour ne citer qu'eux. La montée crescendo du sentiment d'angoisse, la sensation de vulnérabilité des colons confrontés à un ennemi invisible qui en veut à leur vie, l'implacable tyrannie des émotions humaines portées à leur paroxysme, tout concours à capter l'intérêt d'un lecteur qui, dés qu'il aura ouvert la première page de ce livre, ne pourra souffler que lorsque il aura refermé la dernière. Et n'est-ce pas, après tout, ce qu'on attend d'un bon livre ?

jeudi 1 novembre 2018


Conséquences d'une disparition
(Roman) Science-Fiction
AUTEUR : Christopher PRIEST (Grande Bretagne)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 8/2018 — 335 p., 21.50 €
TO: An american story, Gollancz, 2018
TRADUCTION : Jacques Collin
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Les lecteurs de SF français connaissent bien Christopher Priest. Ils l'on vu débouler au catalogue de la collection Dimensions SF des éditions Calmann-Lévy, qui avait l'ambition de faire découvrir aux mangeurs de grenouilles un autre volet de la science-fiction s'apparentant souvent à ceux que les anglo-saxons appelèrent la New wave. C'est ainsi qu'aux côtés de Priest (Le monde inverti, Futur intérieur, La fontaine pétrifiante) on découvrait des auteurs phares de cette nouvelle SF britannique comme Ian Watson, J.G. Ballard, Brian Aldiss accompagnés par des célébrités venues d'Amériques tels que Philip K. Dick, Frederik Pohl, Robert Sheckley, etc… Cette fois, l'auteur de Prestige, adapté à l'écran par Christopher Nolan, nous invite sous l'emballage d'une touchante histoire d'amour à une réflexion sur la vérité, telle que nous la matraque les sommaires de journaux télévisés. Ne tombant pas dans l'écueil du récit complotiste, Christopher Priest nous propose de partager les interrogations de Ben Matson, anglais et pigiste régulier, dont l'existence n'a plus le même goût qu'avant depuis qu'il a perdu Lilian Viklund, une jeune femme avec qui il avait noué une liaison passionnée jusqu'à sa brutale disparition lors des attentats du 11 septembre en tant que passagère de l'avion qui s'était écrasé sur le Pentagone. Vingt ans après, Ben n'a toujours pas fait son deuil et le souvenir de la belle Lilian remonte cruellement à sa mémoire avec le décès du scientifique Kyril Tatarov, qu'il a naguère interviewé et dont la brève et énigmatique disparition de 2006 avait questionné pas mal de services secrets de par le monde. Une mort qui s'accompagne de la découverte de l'épave d'un avion  à une centaine de miles des côtes américaines. L'implication de la CIA pour prendre en main les recherches autour de cet objet ressurgi des profondeurs marines ainsi que les propos de Tatarov qui mettait en doute la théorie officielle concernant les événements terroristes de 2001 entraîne Ben et le lecteur qui l'accompagne dans des allers-retours entre le présent et le passé à la recherche d'une vérité qui ne serait pas celle pour laquelle ont nous aurait formatés. Sans envolée dans le vide interstellaire, ni menace d'intelligence artificielle ou d'ET aux contours et motivations indéfinissables, Christopher Priest démontre que l'on peut construire un roman de science-fiction en s'appuyant matière vivante de la réalité, à condition de disposer d'un talent d'écrivain suffisant pour tisser une intrigue convaincante sur des faits qui nous ont tous, un jour ou l'autre, poussé à la réflexion. Précisant lui-même qu'il ne partage pas forcément les idées de son héros Ben, pas vraiment un journaliste d'investigation, mais un homme brisé rongé par le besoin d'en découvrir plus sur la disparition de l'être aimé. Ce faisant, il pointe le doigt sur la désagréable sensation que dans le monde où nous évoluons aujourd'hui, ce qu'il appelle les "dissonances cognitives", c'est-à-dire la sensation diffuse que quelque chose ne tourne pas rond dans la soupe que nous servent réseaux sociaux et antennes relais, nous pourrissent parfois la vie avant que nous rattrape le besoin de se raccrocher aux versions officielles nous confortant dans des certitudes ébranlées par notre propre subconscient. Et rien que pour cela il faut lire ce livre qui peut s'apparente au clignotement d'un phare venu nous rappeler que la manipulation fait partie de ce monde et que ceux qui la dénonce sont vite cloués au pilorie, même s'ils le font d'une toute petite voix. Un roman qui n'a pas été publié par les éditeurs américains, peut-être encore trop à fleur de peau avec tout ce qui touche à la destruction des tours jumelles…

mardi 4 septembre 2018

Autonome
(Roman) Science-Fiction
AUTEUR : Annalee NEWITZ (Usa)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 5/2018 — 336 p., 21 €
TO: Autonomous, Tor, 2017
TRADUCTION : Gilles Goullet
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Pour son premier roman France, la cofondatrice du site web io9 a choisi de nous entraîner sur les traces d'une jeune femme pas comme les autres, Jack Chen. Véritable Robin des Bois des années 2144, elle sillonne les océans à bord de son sous-marin en distribuant des médicaments aux personnes qui ne sont pas en mesure d'en obtenir légalement. Car dans cette société de l'avenir où la médecine est devenu capable de modifier l'intégralité du corps humains et où des robots intelligents, et pour certains autonomes,  ont fait leur apparition, les soins les plus pointus sont réservés aux riches qui seuls ont la possibilité d'obtenir les molécules originales susceptibles de les guérir. Fervente opposante à ce système inégalitaire Jack a trouvé le moyen de réagir en s'appuyant sur un réseau de contrebande qui, après avoir copié les médicaments brevetés, les distribue aux plus démunis. C'est ainsi qu'elle a contribué à répandre à travers le monde un dérivé du Zacuity, un médicament piraté qui s'était très vite répandu à travers le monde. Problème de taille pour Zack, car on s'est aperçu très vite que les effets secondaires qu'entraînait ce traitement conduisait à la folie, puis à la mort. Croyant d'abord à une erreur de la part des faussaires qui avaient copié le médicament, Jack réalisa bientôt que le problème résidait dans une malfaçon de la molécule originale. Une erreur que, bien entendu, la Zaxy, puissant consortium à l'origine de la fabrication du Zacuity, n'est pas prête à reconnaitre. Mieux, elle entend bien faire taire toutes les voix discordantes qui oseraient engager sa responsabilité dans l'affaire. Se sentant très vite en danger, la jeune pirate fait jouer son réseau clandestin et contacte le chercheur Krish et les membres du Free Lab afin de tenter de trouver une parade au médicament tueur. En parallèle, elle peut compter sur l'aide de Troized, un bio à 100% humain qu'elle avait récupéré alors qu'il était bien mal en point et libéré de son maître humain, et  de Med une biobote spécialisée en ingénierie, sorte de modèle expérimental élevée par des parents humains, des roboticiens qui estimaient que, pour une autonomie réussie, les robots avaient besoin d'un lien de parenté. Cependant elle est devenue la cible privilégiée de l'IPC, L'international Property Coalition, qui s'occupe de la sécurité des brevets médicaux pour la Fédération qui dirige désormais le monde. Or celle-ci a lancé sur sa trace un tandem de chasseurs redoutables, Eliasz, un agent humain rompu aux missions les plus délicates sur le terrain, et Paladin une biobote militaire de nouvelle génération dont se sera la première mission. Froids et efficaces, les deux agents éliminent peu à peu tous les contacts que Jack a pris dans sa fuite et se rapprochent dangereusement de la jeune femme. Cependant, ce que l'IPC ne pouvait pas prévoir ce sont les états d'âmes de Paladin, sa prise de conscience progressive de sa véritable nature, et surtout le lien étroit qui va l'unir à Eliasz. Véritable thriller qui nous tient en haleine à chaque détour de page, ce livre propose aussi la lecture d'un avenir prophétique malheureusement directement ancré dans les dérives de nos sociétés contemporaines, un monde où, si les robots naissent esclaves, les humains peuvent quant à eux rapidement le devenir.

lundi 23 avril 2018


Dans la toile du temps
(Roman) Hard Science
AUTEUR : Adrian TCHAIKOVSKY (Angleterre)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 3/2018 — 578 p., 24 €
TO : Ha’penny, 2007
TRADUCTION : Henri-Luc Planchat
COUVERTURE : Gaelle Marco
→ Arachnophobes attention, le roman que vous avez entre les mains fait la part belle à ces gentilles petites bestioles qui partagent avec nous notre bonne vieille Terre. Et surtout ne croyez pas vous en débarrasser avec un simple insecticide ou un bon coup de balais, car celles dont va nous parler Adrian Tchaikovsky ont atteint un niveau de civilisation qui, même si nous le comprenons pas, nous dépasse largement et nous dépassera sûrement dans ce lointain futur qui sert de décor à cette passionnante histoire. Tout commence lorsque l’Humanité, consciente de l’avenir étriqué que lui réserve notre planète bleue, et après avoir colonisé la proche banlieue que constitue notre système solaire, se lance dans la colonisation des vastes espaces interstellaires avec pour crédo le maître mot terraformation. C’est d’ailleurs cette tache essentielle que vient de terminer le Brin 2 (hommage à l’auteur de SF David Brin), vaisseau scientifique humain, sur un monde extrasolaire situé à des années-lumière de la Terre. Le docteur Avrana Kern, à la tête du projet, s’apprête à passer à l’étape suivante du processus, soit le largage sur la planète d’un millier de singes et d’un nanovirus destiné à leur faire subir une évolution accélérée jusqu’à ce qu’ils soient en capacité de comprendre les messages mathématiques envoyés par un satellite laissé en orbite autour de la planète et qu’ils puissent y répondre. Ce stade ultime atteint ils seraient en mesure d’accueillir comme des dieux les colons terriens venus récolter le fruit de leur fabuleuse expérience. Mais, alors que le Brin s’apprête à repartir pour ensemencer d’autres mondes l’imprévisible se produit sous la forme d’un révolutionnaire du NUN, entendez les Non Ultra Natura, qui prône par la violence un retour radical à la nature. Ce dernier réussit à détruire le Brin 2 et  à faire griller les singes cobayes. Seule Avrana Kern parvient à s’échapper en se réfugiant dans le module orbital autonome placé autour de l’astre terraformé où, faisant désormais corps avec les composantes électroniques de l’engin, ne sachant pas que ses précieux primates ont subi un sort funeste, elle entre dans une longue période de cryogénisation. Or, sur le monde en question, baptisé désormais la planète de Kern, si l’ensemble des vertébrés ont été immunisés contre les effets du nanovirus, ce n’est pas le cas des invertébrées, passagers clandestins involontaires du Brin 2. Dés lors, profitant de l’effet élévation contrôlée que diffuse ce dernier, va se développer une civilisation d’où émerge, au fond de l’océan, des crustacés représentés par des stomatopodes marins, sortes de crevettes endémiques, et sur terre des insectoïdes, fourmis et surtout araignées en tête. Ces dernières, et notamment l’espèce Portia Labatia, particulièrement réceptive à la diffusion du nanovirus, vont transformer leur individualisme inné en conscience sociale, puis en redoutable intelligence, et ensuite véritable technologie approprié à leur propre espèce qui va leur permettre de régner sur la plus grande partie de la planète. Et pendant ce temps les humains, me direz-vous… Et bien, comme prévue, à travers le conflit entre les progressistes et les membres du NUN, ils ont fini par s’autodétruire après avoir rendu la Terre inhabitable. Seul vestige de l’Humanité agonisante, le Gilgamesh, une gigantesque arche stellaire peuplée de près de 500 000 individus en animation suspendue, qui s’approche désormais du monde Kern dans le but de recommencer à zéro sur cette nouvelle terre promise. A sin bord, Holsten Mason, l’historien linguiste, Isa Lain, la chef-ingénieur, et  Vries Guyen, le commandant du Gilgamesh, ont été réveillé pour préparer les bases de cette arrivée en fanfare. Mais voilà l’entité Avra Kern n’entends pas que des éléments extérieurs viennent troubler l’expérience menée sur ses précieux primates et à placé la planète en quarantaine. C’est ainsi que les humains du Gilgamesh sont repoussés manu militari et priés d’aller polluer des astres bien plus lointains. A partir de cet instant, Adrian Tchaikovsky va nous inviter à suivre par l’intermédiaire de chapitres alternant les points de vue, les trajectoires destinées à se rejoindre des araignées en perpétuelle mutation et des humains en perpétuels conflits. En effet, sur le monde de Kern, après avoir vaincu les fourmis qu’elles ont transformé en sortes de robots dévolus à leur service, les arthropodes violemment matriarcales (les mâles sont souvent dévorés après l’accouplement) évoluent à vitesse grand V grâce à la transmission de transferts d’expériences, les Savoirs,  à travers des lignées qui se renouvellent avec des noms distinctifs, Portia, Fabian, Viola, qui permettent aux lecteurs d’entrer plus facilement en empathie avec des êtres dont pourtant tout nous sépare. Tout au contraire, chez les humains, nous avons droit à toute la panoplie de dissension et luttes intestines qui minent une société fermée dont les membres se confrontent au fil des réanimations successives qui émaillent leur aller-retour dans l’espace, car le Gilgamesh n’envisage en fait qu’une option : retourner envahir le monde de Kern. Nul doute alors que les araignées ne seront pas du même avis et gare à la confrontation finale. Faisant parti des ultimes choix de Gilles Dumay avant qu’il ne quitte la direction de la collection Lunes d’Encre, ce roman prouve une fois de plus son talent indéniable pour débusquer de véritables pépites littéraires. Car Dans la toile du temps est réellement un récit passionnant. Tant par le soin que son auteur a pris à décrire la densité émotionnelle qui anime ses personnages, autant humains qu’arachnides, que par l’extraordinaire description de la civilisation insectoïde qui nous est proposée. Bien que celle-ci soit basée sur des concepts totalement différents des nôtres, la vue et le toucher étant par exemple remplacé par le toucher et le chimie des phéromones, tandis que nos chères lois de la physique font place à celles de la chimie et de la biotechnologie, elle nous captive page après page au gré de mutations anatomiques, de luttes contre d’autres insectes, de conflits internes sur fond de querelles religieuses où l’entité Kern fait office de nouvelle déesse dont cependant les araignées ne tarderont pas à cerner les limites quand elles seront en mesure d’entrer en contact avec elle. Rarement un contact extraterrestre a été si habilement décrit nous le rendant parfaitement compréhensible et envisageable. Entomologiste de formation, qui a déjà utilisé le monde des insectes comme source d’inspiration, comme dans son cycle de fantasy de Shadows of the Apt,  Adrian Tchaikovsky aborde des thématiques hard-science (arches stellaires, contre-utopie, intelligence artificielle, post-apocalypse) où l’on retrouve les influences d’auteurs majeurs du genre, David Brin, Stephen Baxter, Peter Hamilton, etc…, en supportant toujours avec brio la comparaison et nous entraîne avec lui dans un univers inversé où l’humain, loin de jouir du beau rôle, fait désormais office d’agresseur. Une œuvre qui, sans nul doute, fera date dans l’histoire de la SF contemporaine.

mardi 31 octobre 2017


AUTEUR : Jo WALTON (Gb)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 8/2017 — 412 p., 21.90 €
TO : Tooth and claw, Tor Books, 2003
TRADUCTION : Florence Dolisi
COUVERTURE : Aurélien Police
Critiques : www.elbakin.net (Siriane)
→ Ce nouveau roman de l’auteur galloise du cycle de Morwenna débute par l’agonie de Bon Agornin, un énorme dragon, assisté dans son trépas par Penn, un prêtre dragon, qui s’empresse de lui dévorer les yeux dés qu’il a recueilli ses dernières paroles. Un entrée en matière plutôt déroutante pour un lecteur lambda qui ne sait pas encore qu’il va vivre dans prés de 400 pages au sein d’une société de dragons très anthropomorphe. Celle-ci se caractérise par deux points principaux. D’abord, son obédience victorienne car, pour écrire se lire, Jo Walton aurait pris pour modèle le récit du célèbre auteur britannique Anthony Trollope, Framley Parsonnage. Dés lors on ne s’étonnera guère de voir nos chers dragons évoluer selon un strict code de convenance débouchant sur des catégories sociales bien définies où les nobles occupent le haut du pavé. Gros et imposants, ils peuvent voler, sont à la tête d’un fief et de richesses considérables en rapport avec leur statut social (Illustre, Respecté, Digne Eminent) et dominent tout un peuple de serfs aux ailes attachées. Bien entendu l’ensemble de ce monde est avant tout patriarcal et les femmes, qui ne peuvent tomber amoureuses qu’une fois, émoi trahi par le subit rosissement de leurs écailles, ne pensent qu’à trouver l’élu de leur cœur qui leur assurera protection et longue descendance. Cette dernière d’ailleurs nous permet de rebondir sur l’autre originalité de ce roman : nos dragons sont des cannibales. En effet, à la mort de Bon Agornin, sa famille s’est empressée de se partager sa carcasse, car les dragons ne peuvent grossir, et dés lors acquérir plus de puissance, qu’en mangeant de la viande d’autres dragons. Un repas de fête qui, comme de juste, est réservé aux nobles, ne dédaignant pas, à l’occasion, à ingurgiter leurs propres enfants si ceux-ci présentent des faiblesses qui pourraient nuire à l’épanouissement de leur lignée. Ces agapes ne sont pas toutefois sans conséquences, car, frustrés par la part de roi que l’Illustre Daverak, l’époux de Beren, l’une des filles de Bon Agornin a prélevé dans la dépouille du défunt, ses autres enfants, l’ambitieux Avan en tête, lui intentent un procès pour spoliation de bien. La suite du roman va se construire à cheval sur le déroulement de cette procédure judiciaire et sur les péripéties amoureuses de Haner et Selendra, sœurs de couvées et autres filles de Bon Agornin. Au fil de demandes en mariages successives, de séquestrations et de manigances en tous genres, nous allons être invités à partager les préoccupations, souvent bien terre à terre, d’une société refermée sur elle-même qui permet à Jo Walton de parfaire sa critique de moeurs victoriennes empreintes de sauvagerie et de cruauté sous des atours poudrés et des apparences de bonnes manières. Le lecteur français friand de romantisme anglais y retrouvera des accents à la Jane Austen, plus connue que Trollope de ce côté-ci de la Manche, et ne pourra que se plonger avec une surprise mêlée d’une certaine admiration dans cette façon souvent drôle et originale d’aborder ce qui fut une période clé de la vie de nos chers voisins britanniques sans omettre les rapports avec le religieux et l’importance du joug de la servitude, certains fidèles valets allant jusqu’à finir dans l’estomac de leurs maîtres. Un roman surfant avec brio sur le mélange des genres, sans oublier une nette connotation féministe nous présentant des dragonnelles qui compensent leur absence de griffes, avec le déficit physique que cela représente pour affronter les mâles, par la présence de mains qui leurs permettent d’écrire et ainsi de se prévaloir d’une indéniable supériorité intellectuelle sur leurs pères, leurs frères et leurs époux. Un livre donc à découvrir pour tous ceux qui ont déjà apprécié le talent de cet écrivain, auteur notamment de la trilogie uchronique du Subtil changement, également parue chez Lunes d’Encre.

jeudi 6 juillet 2017

La cité du futur
(Roman) Voyages dans le Temps
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 5/2017 — 367 p, 22 €
TO : Last year, Tor Books, 2016
TRADUCTION : Henry-Luc Planchat
COUVERTURE : Aurélien Police
Du mariage entre western et science-fiction on peut garder le navrant souvenir du film Cow-boys et Extraterrestres,  ou bien conserver le souvenir de la lecture de ce passionnant roman. Voilà un livre bâti sur le principe de la cohabitation temporelle ici formalisée par la construction d’une véritable Cité du futur bâtie par les hommes du XXIème siècle en plein Far West de 1876 grâce à la maîtrise de la technologie du Miroir qui permet désormais les déplacement temporels. De cette rencontre plutôt inattendu les deux camps tirent abondamment partie : les visiteurs du futur en jouissant à prix d’or d’un gigantesque parc d’attraction directement branché sur le passé avec pour point d’orgue des excursions hors des limites de la cité ; les locaux, triés sur le volet, en s’octroyant un aperçu d’un futur étourdissant où les femmes ont le droit de vote et peuvent s’exprimer sur tous les sujets, où les mariages homosexuels sont autorisées et où un noir peut devenir président des USA, le tout éventuellement ponctué d’une balade en hélicoptère. Les premiers sont parfois surpris par la rudesse du Gilded Age qui a suivi les dégâts de la guerre de céssecion  en découvrant une société, raciste, sexiste injuste et violente  menacée par toutes sortes de maladie et bien loin des brochures touristiques fournit par Auguste Kemp, le promoteur du XXIème à l’origine de la construction de la Cité. Les seconds, par contre, passé leur premier mouvement de recul face aux mœurs dissolues qu’ils découvrent au fil de leur visite, ne manquent pas d’être impressionnés par les prouesses technologiques dévoilées par ces visiteurs du futur. Des visiteurs qui ont promis de leur en abandonner quelques-unes lorsqu’ils quitteront les lieux après 5 années d’exploitation du site. Mais la coexistence entre les quatre populations qui occupent cet univers clos, les employés locaux, les employés du futur, les visiteurs locaux et les le voyageurs venus du futur, n’est pas aussi rose qu’elle le paraît. C’est ce que va découvrir Jesse Cullum, ancien videur de Los Angelès, devenu l’un des plus anciens employés de Futurity. Affecté à la sécurité de la Tour 2 qui reçoit les touristiques locaux, il sauve la vie du président Ulysse Grant victime d’une tentative d’assassinat. Promu grâce à cet exploit, Jesse doit désormais enquêter sur le trafic d’arme révélé par la découverte de l’arme utilisée par le meurtrier, un Glock, qui n’a rien à voir avec ses ancêtres les colts de l’année 1876. Epaulé dans ses investigations par Elisabeth DePaul, une ex-militaire issue du futur, Jesse va peu à peu mettre à jour l’impact négatif de cette construction de l’avenir sur le présent des locaux, ainsi que les dégâts occasionnés par les activistes opposés au projet qui, pour le combattre, n’hésitent pas à provoquer des mutations sociales inappropriées au sein d’une population autochtone pas encore prête à les emmagasiner. Tout au fil de l’ouvrage le lecteur aura la désagréable impression, à travers la condesendances affichés par les visiteurs du futur envers le monde du Far West, de se revoir en tant que visiteur de zoo à notre propre époque ou dans la peau d’un quelconque touriste embrigadé dans un tour operator qui n’hésite pas à les confronter, avec l’indispensable recul et le luxe de sécurité adéquat, à la misère accumulée de certains pays du tiers-monde. En évitant l’écueil des paradoxes temporels, car la technologie du Miroir, application dévoyée de la mécanique quantique, ouvre sur un univers parallèle qui n’est pas situé sur la même trame temporelle que ce Far West de 1876, l’auteur nous offre une rencontre entre deux monde, finement décrits dans la première partie du livre en prenant soin de laisser à chaque époque le langage de son temps, ce qui conforte la crédibilité du récit. Pointant habilement le doigt sur les imperfections  des civilisations en présence, l’intrigue se prolonge dans la seconde partie du roman  en approfondissant l’enquête policière de Jesse et de DePaul, développant sans trop de longueur les relations entre les divers personnages dans un univers où les apprentis sorciers venus du futur semblent ne pas se soucier des dommages collatéraux que créent leur simple présence. De quoi nous ramener de façon détourné à des contingences de notre propre réalité où certains membres éclairés de nos sociétés pratiquent le même cynisme envers des individus classés hâtivement dans le cadre mal défini des « défavorisés ». Un élément qui, ajouté au style fluide et captivant de l’auteur, ne peut qu’inciter à la lecture de ce nouveau livre de cet auteur naturalisé canadien déjà bien connu du lectorat français à travers des romans tels que Spin, Mystérieum ou Les chronolithes, pour ne citer qu’eux, tous parus, comme la plupart des titres de cet écrivain chez l’éditeur Denoël et dans la collection Lunes d’Encre jusque là dirigée par le perspicace Gilles Dumay.

dimanche 19 février 2017

Latium II
(Roman) Space Opera
AUTEUR : Romain LUCAZEAU (France)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 11/2016 — 512 p., 22.50 €
COUVERTURE : Manchu
Nous avions quitté Othon et Plautine, les deux Intelligences Artificielles confrontés à la menace des barbares extraterrestres sur fond de gigantesque combat stellaire mettant aux prises les envahisseurs et les hommes-chiens d’Eurybiades créés par Othon qui, peu à peu, apprennent à découvrir la véritable nature de leur Dieu et ses faiblesses. Après une bataille homérique qui a accouché d’une Nouvelle Plautine, IA forcée de se transformer en être de chair pour échapper à la destruction, voilà que l’ensemble des protagonistes retournent vers l’Urbs, le siège du pouvoir impérial. Or cette capitale de la Rome éternelle n’a plus guère de ressemblance avec son illustre aînée. Hellénisée, alexandranisée, elle est désormais le siège de multiples intrigues d’où émergent les figures de l’Imperator Galbian dont le pouvoir lui glisse entre les doigts pour atterrir dans les griffes d’un Triumvirat  formé par Vinius, le créateur de Plautine, qui agit en médiateur, tandis que Latius contrôle la garde prétorienne et que Martian l’affranchi aime frapper dans l’ombre. Dés lors un jeu d’alliance et de compromission va se répandre au sein de cet aéropage, proposant une lecture à plusieurs niveaux où l’on continuera de suivre les pérégrinations des deux héros, Othon et la Nouvelle Plautine qui, en ce qui la concerne, n’hésitera pas à se compromettre avec la résistance plébéiennes toujours en lutte contre les inévitables patriciens. Mais, tout ne se déroule pas comme prévu et ensemble ils devront à nouveau fuir une Urbs bien décidée à les faire disparaître de l’univers du Latium. Les voilà donc repartis dans une formidable épopée stellaire où ils iront de planètes en planètes (Mars, Europe…) rencontrant toutes sortes de personnages, dont le fabuleux Plutarque. Tandis que les hommes-chiens sont tentés par la sédition, ils devront à nouveau affronter des flottes sidérale lancés sur leurs traces et, petit à petit, nous suivrons le cheminement des pensées de Plautine greffée sur la piste de Béréniké et sa logique monstrueuse et parvenant à lever les voiles du mystère entourant l’Hécatombe pas si énigmatique que l’on croyait, mais plutôt perversement provoquée afin de répondre d’un façon radicale à l’aspiration de transcendance computationnelle que l’Humanité avait toujours caressé, sans oser véritablement se donner les moyens d’y parvenir. Entrer plus avant dans le tourbillon de cette intrigue, toujours aussi marquée par l’influence des maîtres en la matière que sont Dan Simmons et Ian M. Banks, ne servirait qu’à atténuer le plaisir du lecteur qui se faufilera pages après page dans les multiples ramifications de ce space opera grand spectacle construit comme une tragédie classique dont l’auteur avait jet é le premier jet en 2010 avant de boucler le manuscrit final au prix de maintes réécritures. Assurément un grand moment de lecture qui marquera le catalogue des parutions SF de ce début d’année 2017.
(Roman) Space Opera
AUTEUR : Romain LUCAZEAU (France)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 11/2016 — 506 p., 22.50 €
COUVERTURE : Manchu
Pour son premier roman de science-fiction publié (il avait déjà œuvré du côté des nouvelles dans des revues telles que le québécois Brins d’Eternité ou le Présence d’Esprits parrainé par Denoël) le moins que l’on puisse dire est que le livre de Romain Lucazeau n’est pas passé inaperçu. Les critiques ont fleuri sur le net comme nos campagnes au printemps et, à part quelques sons de cloches défavorables, la plupart n’ont pas tari d’éloges sur cet énorme pavé publié en 2 tomes dans la fameuse collection de Gilles Dumay dont on ne louera jamais assez l’intensité du travail rédactionnel et l’aptitude à braquer la lumière des projecteurs sur de nouvelles plumes autant que sur des valeurs sures des domaines de la SF. Si l’inspiration tirée des maîtres tels que Ian M. Banks ou Dan Simmons se révèle indéniable, se serait faire injure à l’auteur que d’affirmer qu’il s’est contenté de copier avec brio leur œuvre. Non, l’écriture de Romain Lucazeau, qui enseigna un temps la philosophie politique à l’université, coule comme un fleuve tranquille sur lequel on se laisse aisément entraîner. Chaque phrase parfaitement ciselée nous oblige à brancher notre esprit sur l’avalanche d’images quelles nous suggèrent, à peine tempérée par des termes sortant du vocabulaire lexical usuel dont l’explication nous est chaque fois fournie en bas de page, l’espace d’un simple coup d’œil qui ne retard pas vraiment la lecture. Mais passons à l’intrigue. De son propre aveu (interview sur le site actusf) l’auteur affirme avoir tout d’abord voulu écrire l’histoire « de princes et de princesses à la mode antique, très beaux, très froids, et calculateurs, se livrant à des intrigues et des combats, dans l’espace, avec des palais à colonnes et des cultes païens ». Une sorte de mélange entre space-opera et Antiquité, tel qu’on l’a découvert de livres comme les Illium et Olympos de Dan Simmons ou l’on retrouve une histoire détournée de la fabuleuse civilisation gréco-romaine, ou dans le Roma AEterna de Robert Silberberg et Le soldat de brumes de Gene Wolfe. Ici ce sont cependant de fascinantes Intelligences Artificielles qui tiennent le haut du pavé. Des automates orphelins de leurs créateurs, l’espèce humaine qui, après avoir commencé à essaimer dans le cosmos, a soudain été anéantie par l’Hécatombe, une mystérieuse épidémie qui l’a rayé de la carte de l’univers. Un moment perdu devant l’absence de leurs créateurs, les IA, ces serviteurs métalliques intelligents, ont fini par peupler l’espace anciennement colonisée par l’homme en créant la civilisation de l’Urbs, sorte de gigantesque satellite artificiel en forme de tambour, régi par les règles de la civilisation greco-romaine qui prédominait à la disparition de leurs maîtres. Régnant désormais sur le Latium, l’espace épanthropique où les humains avaient jadis vécu, les IA sont cependant confrontés dans les Limes, cette sorte de no-man’s-land volontairement créé à la frontière de leur gigantesque territoire, à la menace des barbares, des extraterrestres qui cherchent à envahir les territoires colonisées par les IA. Bloqués par le Carcan, émanation des lois de la robotique d’Asimov qui leur interdit de porter atteinte à un être vivant, ces dernières ont du innover. Ainsi certaines d’entre elles, animés par leur esprit rebelles, se sont incarnées dans les Nefs, d’immenses navires interstellaires entièrement automatisés. Telle a été le cas de Plautine, l’intelligence qui n’a pas perdu espoir de retrouver un jour un humain survivant et qui erre, dans un demi-sommeil, aux limités des Limes, ainsi qu’d’Othon, un guerrier par excellence qui a terraformé la planète Ksi Bootis afin d’y élever une race d’homme-chiens vivant sur le modèle de l’Antiquité grecque, qui l’adorent en tant que Dieu et qui combattront les barbares à sa place. Tout commence, dans ce livre par un mystérieux signal capté par la nef de Plautine. S’accrochant au moindre espoir d’une survie humaine, cette dernière décide de remonter à sa source et, pour cela,  elle demande l’aide son ancien allié, Othon, l’autre rebelle d’Urbs. Et nous voilà embarqués dans plus de 500 pages d’une aventure qui se déploie telle une gigantesque fresque focalisant tour à tour notre attention sur une civilisation de l’Urbs, dont les sénateurs, encore marqués par la perte du Dieu qu’a été l’homme, tergiversent pour prendre les décisions, ou sur des hommes-chiens qui s’extirpent peu à peu de leur domination mystique pour s’interroger sur les faiblesses d’Othon leur créateur, le tout sur fond de gigantesque affrontement sidéral qui conduira à la transformation de l’autre protagoniste du récit, Pauline, la fascinante IA en mal d’humain. Marqué du sceau de la tragédie, et de celle de Corneille en particulier,  plongé dans les méandres d’une philosophie tirée de la Monadologie de Leibtnitz, empruntant les sentiers de Frankenstein ou de l’île du docteur Moreau dans la recréation du vivant sous l’égide d’Othon, ce roman nous immerge dans le chaudron des interrogations métaphysiques posées aux IA, uniques protagonistes de ce récit évoluant dans l’ombre de la religion pythagorienne et néoplatonicienne, centrée sur le soleil, les nombres et les concepts, et formant une image  d’un futur basé sur l’évolution  d’une civilisation romaine dont l’influence ne se serait jamais éteinte. Assurément un grand livre, dont le second dytique devrait tenir les promesses affichées dans ce premier opus.

mardi 15 octobre 2013

Stalker - Pique-nique au bord du chemin
(Roman) Science-Fiction
AUTEUR : Arcadi & Boris STROUGATSKY (Russie)
EDITEUR : Gallimard-Folio SF 462, 9/2013 — 320 p., 14,50 €
TO : Piknik na obotchine, 1972
TRADUCTION : Svétlana Delmotte, révisée par Viktoria Lajoye
COUVERTURE : Bastien Lecouffre-Deharme
Précédente publication :
Denoël-Présence du Futur 314, 1981 — 324 p., 7,50 € — Tr. : Svétlana Delmotte — Couv. : Stéphane Dumont
Denoël-Présence du Futur 314, 11/1994 — 324 p., 7,50 € — Tr. : Svétlana Delmotte — Couv. : Philippe Gauckler
Denoël-Lunes d'Encre, 3/2010 — 240 p., 18 € — Tr. : Svétlana Delmotte — Couv. : Lasth
Critiques : www.actusf.com (Stéphane Gourjault) - Bifrost 59, 11/2012 (Bertrand Bonnet Bonnet) – Fiction 318, 10/2007 (Richard D. Nolane) - www.noosfere.com (Florent M)
Outre le plaisir de retrouver l’un des principaux romans des frères Strougatski, les Asimov de la SF russe, ce livre nous propose la passionnante préface de Ursula K. le Guin, tirée de sa propre critique du roman. Le postulat de l’histoire par du point de départ d’une visite extraterrestre. Des ET qui sont repartis aussi vite qu’ils sont venus sans nouer aucun contact avec l’espèce humaine, laissant derrière eux les « Zones », leurs lieux d’atterrisages où ils ont abandonnés toutes sortes de détritus au fonctionnement et à l’utilité mystérieuse sur lesquels, même les plus éminents scientifiques se perdent en conjonctures. Il y en a cependant qui ne se posent pas toutes ses questions. Bravant les multiples dangers que recèlent les territoires de ces piqueniqueurs venus d’un autre monde, les Stalkers, des sortes de contrebandiers et trafiquants sans scrupules, n’hésitent pas à braver les pièges défiant les lois de la physique, tels que les « calvities de moustiques », les « gelées de sorcières », les « hachoirs » ou les « gais fantômes » pour ramener des ustensiles qu’ils écoulent à travers un fructueux marché noir où qu’ils revendent à la Fondation internationales finançant les recherches sur le mystères des zones. Dans la première partie du roman nous sommes invités à suivre les déplacement du rouquin, Redrick Shouhart, un explorateur de la Zone de Harmont, dont la trajectoire va s’accompagner de la corruption et du crime innérant à ces lieux hors du commun qui traquent les enfants des Stalkers même dans leur chair par l’entremise d’horribles mutations génétiques. Ramenant l’Humanité au rôle d’une meute de rats curieux ou à celle d’une horde de fourmis se précipitant sur les miettes d’un repas, ce livre pose la fameuses question, déjà abordée par Stanislas Lem dans Solaris, ou par Thomas Disch dans Génocides, de l’hypothétique faculté des hommes à pouvoir décrypter les renseignements en provenance de l’univers. Cette sorte de test auquel les êtres humains seraient confrontés est rendu encore plus palpitant par la perspective de découvertes fascinantes, comme cette mythique Boule d’or censée en mesure d'exaucer tous les souhaits qui lui seraient demandés. De quoi enflammer toutes les imaginations et aussi provoquer de longs débats, comme celui entamé dans le chapitre 3 par Richard H. Nouane, le meilleur ami de Redrick et le prix Nobel Valentin Pilman. Sorte de fable désenchanté sur la promesse du « Bonheur pour tout le monde gratuitement » que promettait l’Etat Soviétique avant son démembrement et sinistre prélude aux événements de Tchernobyl, cet ouvrage est également un fascinant roman d’aventure qui démontre toute l’intelligence et la sensibilité humaniste dont les frères Strougatski on su faire preuve dans l’ensemble de leur œuvre. Un livre qui s'inscrit dans la trilogie des Pélerins (Noon univers en anglais), visions plutôt grisâtre du futur comprenant L’île habitée (L’Age d’Homme), Le scarabée dans la fourmilière (Fleuve Noir) et Les vagues éteignent les vent (Denoël) décrivant un Humanité surveillée par des êtres venus d’ailleurs qui s’attachent à guider sa destinée, à laquelle ont peu également ajouter le titre Il est difficile d'être un Dieu (Denoël). Enfin, on n’oubliera pas que le succès de ce livre à l’international est grandement du à son adaptation au cinéma par le réalisatieur Andreï Tarkovski sous le titre, un film assez obscur au demeurant, mais qui n’épouse pas réellement l'intrigue du roman.
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