Affichage des articles dont le libellé est Denoël. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Denoël. Afficher tous les articles

jeudi 22 août 2019


Pierre-de-vie
(Roman) Fantasy
AUTEUR : Jo WALTON (Grande-Bretagne)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 5/2019 — 329 p., 21.90 €
TO : Lifelode, Framingham, Massassuchets, 2009
TRADUCTION : Florence Dolisi
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Lire un roman de Jo Walton s'est comme descendre les eaux calmes du Mississipi accompagné de Tom Sawyer en prenant le temps de s'arrêter pour flâner sur les berges et de s'intéresser à l'insignifiance des choses. Le temps, justement, dans ce nouveau roman que nous propose de découvrir les éditions Denoël et leur remarquable collection Lunes d'Encre est une entité protéiforme qui s'écoule différemment selon l'endroit où l'on se trouve, plus rapidement quand on se dirige vers l'Est, plus doucement quand on va vers l'Ouest, et cela, bien entendu, entraînera une imprégnation différente de la réalité selon l'endroit où résident les personnages du livre, les chapitres des événements s'imbriquant les uns dans les autres d'une manière non chronologique, comme d'ailleurs la narration de l'auteur qui parvient cependant, remarquable réussite, à ne pas égarer ses lecteurs dans les méandres de son imaginaire. Une narration qui se focalise sur un point nodal : le petit village d'Applekirk et son manoir et qui se trouve dans les Marches, territoire à mi-chemin entre l'Est patrie des dieux avec qui les humains communiquent grâce à la magie, et l'Ouest, déserté par les divinités et soumis à un quotidien routinier qui fait parfois ressembler ses habitants à d'imperturbables statues. Ne cherchez pas de fougueuses batailles et de déchirements à la Game of Thrones dans ce roman, où tout est placé sous le domaine du subtil et des interrelations entre les êtres. Focalisée sur l'existence médiévale que mènent les villageois d'Applekirk, l'intrigue nous est essentiellement racontée par Taveth, la compagne de Ferrand, le seigneur d'Applekirk, en charge de la gestion du domaine, préoccupation dont elle à fait sa "pierre de vie", entendez plus ou moins la raison d'être de son existence et de son épanouissement. Aidée par sa yeya, source magique d'où l'on peut tirer des pouvoirs particuliers (celui de voir les ombres des personnes à tous les âges de leur vie pour Taveth), elle va voir la tranquillité ambiante des lieux mise à mal par l'arrivé de trois personnages autour desquels va se concentrer le fil de l'histoire. D'abord le beau Jankin, un érudit voyageur venu de l'Est à la recherche des traces d'une antique civilisation dont les vestiges resurgissent aux quatre coins du village et qui sème le trouble auprès de la communauté féminine des lieux sans que cela ne cause vraiment de problème dans une société plutôt adepte de l'amour libre à la mode hippie où les couples sont libres de vagabonder au gré de leurs envies. Mais surtout Hanethe, l'ancienne maîtresse d'Applekirk, partie à l'Est pour appréhender la magie et qui revient âgée d'une cinquantaine année alors que, du fait de l'écoulement temporel différencié, une génération s'est écoulée dans son village et qu'elle est devenue l'aïeule de Ferrand. D'autant plus que cette dernière est poursuivie par la vindicte de d'Agdisdis, la déesse du mariage, qui a envoyé à ses trousses le troisième élément de l'intrigue, la prêtresse Dolkis qui exige des villageois qu'ils leur livrent la prétendue sacrilège. Abordant des thèmes aussi divers et contemporains que l'éclatement de la famille ou la place désormais centrale des femmes dans la société, Jo  Walton nous propose une fantasy campagnarde ou la liberté de chacun exige avant tout le respect de l'autre et continue de nous délivrer une œuvre atypique que nous avons déjà eu l'immense plaisir de découvrir au catalogue des éditions Denoël grâce à la trilogie du Subtil changement, uchronie décrivant une Angleterre nazie, le fascinant Morwenna, narrant l'apprentissage d'une jeune magicienne (Hugo 2012), l'improbable Mes vrais enfants retraçant les deux vie de Patricia Cowan, et la fabuleuses civilisation dragons de Les griffes et les crocs. A noter que Pierre-de-vie a obtenu le Mythopoeic 2010, un prix décerné exclusivement par des auteurs de Fantasy.

jeudi 4 avril 2019

Blues pour Irontown
(Roman) SF/Détective
AUTEUR : John VARLEY (Grande-Bretagne)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 2/2019 — 261 p., 21.90 €
TO : Irontown blues, 2018
TRADUCTION : Patrick Marcel
COUVERTURE : Studio Denoël
→ La Grande Panne qui a affecté le Calculateur central de Luna a durablement bouleversé l'existence de des habitants de cette cité,  d'abord simple accumulation de grottes et couloirs excavés  au sein de notre satellite, puis véritable agglomération aux quartiers simulés permettant à leurs occupants de vivre au sein d'illusions rappelant les régions et les époques de la Vieille Terre. Cela a notamment été le cas de Christopher Bach, un ex policier reconverti en détective privé. Désormais il vit dans la Mozartplatz, un canyon artificiel de trente-cinq kilomètres de long où il s'est recréé un environnement typique du style Manhattan des années 30 par amour pour une période marquée par les Chandler, les Hammett, Sax rohmer, Rex Stout et Mary Roberts Rinehart. Pour l'accompagner dans ses enquêtes il peut compter sur l'aide de Sherlock, son chien cybernétiquement augmenté qui permet à l'auteur de nous proposer d'astucieux chapitres aux points de vues alternés, d'une part du côté du maître humain, d'autre part de celui du chien qui nous est rendu à travers le prisme d'une traductrice interprète qui se branche sur les pensées qui circulent entre le cloud et le chien dorénavant pourvu d'un réseau neuronal semblable à celui des humains. Et voilà notre duo de choc embarqué dans une aventure qui va leur causer bien des soucis qui a débuté par l'arrivée dans le bureau de Christopher d'une certaine Mary Smith, une jeune femme qui lui demande de retrouver celui qui lui a volontairement inoculé une lèpre incurable issue de laboratoires de synthèse. Dés lors, outre le fait que cette énigmatique cliente semble cacher des tas de secrets inavouables, le pire pour notre Mike Hammer lunaire c'est que sa piste le conduit invariablement vers Irontown, un lieu frappé du sceau du très mauvais souvenir liés à La Grande panne, autre roman de Varley, et aux aventures de Hildy Johnson. A sa décharge, l'endroit n'a rien de bien recommandable. Territoire à la marge, refuges des exclus de la société lunaire, il abrite toutes sortes de looser, de criminels, de sociopathes et d'extrémistes en tous genres, tels les Heinleinistes, des libertariens profondément marqué par L'Histoire du futur du romancier américain Robert Heinlein. Prolongement au cycle de Huit Mondes, qui peut se lire indépendamment du reste des livres de la série, ce roman nous propulse dans le paradis individualiste où presque tout est autorisé (même les transformations corporelles les plus extravagantes) dans lequel se sont réfugiés la poignée de survivants de l'implacable invasion extraterrestre qui a éparpillé les rares rescapés terriens sur les sols inhospitaliers de la lune, de Mars, de quelques astéroïdes et de quelques planètes extérieures et de leurs satellites  comme la dangereuse Charon où s'est développée une civilisation formée sur une racine d'anciens déportés. Surveillé, manipulé, capturé puis transplanté loin de son cocon de réalité programmé, Christopher va se trouver embarqué dans une redoutable conspiration mettant en jeu la coexistence sur les Huit Mondes. L'avantage toutefois c'est que, grâce à la double narration, et surtout à l'humour qui se dégage à travers chaque intervention du détective à quatre pattes, nous proposant son regard sans complaisance souvent teinté d'un totale incompréhension sur les étranges contradictions de la condition humaine, nous sommes emportés dans une intrigue haletante prodiguant un incontestable plaisir de lecture et, après tout, n'est pas surtout ce que l'on attend d'un bon roman qu'il soit de SF ou qu'il emprunte les détours de n'importe quelle autre thématique ?

lundi 14 janvier 2019


Rétrograde
(Roman) Science-Fiction
AUTEUR : Peter GAWDRON (Australie)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 9/2018 — 297 p., 21 €
TO : Retrograde, Houghton Mifflin Harcourt Publishing Company, 2016
TRADUCTION : Mathieu Prioux
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Mars, comme si vous y étiez… Depuis le temps qu'on nous parle, nous voila intégré dans la colonie martienne Endeavour, une entité de 120 personnes réparties en 4 modules, américain, chinois, russe et eurasiatique. Notre guide pour cette immersion interplanétaire, Liz Anderson, une micropaléobiologiste qui en a pris pour un bail de dix ans sur la planète rouge. A vraie dire, elle ne semble pas vraiment s'en plaindre, d'autant plus qu'elle coule le parfait amour avec Jianyu,  le séduisant chirurgien du module chinois. Mais, toutes les bonnes choses ont une fin et, le jour où l'apocalypse nucléaire se déclenche sur Terre, les répercussions sur l'ambiance du microcosme martien en vont pas tarder à se faire sentir. Oubliée l'entente cordiale qui régnait jusque là. A la place voici venir le règne de la suspicion. Car impossible de déterminer qui sur Terre a pris l'initiative d'atomiser Washington, New York, Moscou, Paris, Karachi et d'autres grandes villes du monde. D'autant plus que les communications sont désormais coupées et que les colons se trouvent livrés à eux-mêmes. Bientôt les soupçons vont prendre une direction précise matérialisée par l'arrivée de Prospect 29, le dernier vaisseau de ravitaillement, que certains signalent perdu alors qu'il semble pourtant avoir bien touché le sol martien. Peu encline à accorder sa confiance à Connor, le commandant de la mission américaine et à Harrison, le commandant en second, avec qui, pourtant, elle avait jadis entretenu une liaison, Liz se rapproche du module asiatique pour mener sa propre enquête. Des investigations qui manquent de lui coûter la vie lors de sa sortie en rover pour retrouver Prospect 29. Cependant, de retour à Endeavour, les événements vont prendre une tournure dramatique et le sang va commencer à couler. Mais qui en veut à la colonie martienne ? Une mystérieuse cinquième colonne agissant dans le prolongement des véritables auteurs de l'orage atomique terrien ? D'hypothétiques extraterrestres ? La résolution de cette énigme s'impose bien vite à Liz et ses compagnons s'ils entendent espérer survivre, d'autant plus que leur fâcheuse position est encore accentuée par le phénomène de retrogradation dans lequel est entré la planète, mouvement durant lequel mars semble changer de course et se déplacer à rebours, bien que ce ne soit qu'une illusion. Et si la vérité s'avérait encore plus incroyable que tout ce qu'ils auraient pu imaginer ? Ne craignait rien, je ne vais pas vous raconter ce qui s'est réellement passé dans ce huit clos martien digne des meilleurs thrillers cinématographiques. Assurément, grâce au talent incontestable de Peter Gawdrom pour conduire son intrigue, ce livre scénarisé ferait encore mieux que le Planète rouge d'Anthony Hoffman, le Seul sur Mars de Ridley Scott ou le Les derniers jours sur Mars de Ruari Robinson, pour ne citer qu'eux. La montée crescendo du sentiment d'angoisse, la sensation de vulnérabilité des colons confrontés à un ennemi invisible qui en veut à leur vie, l'implacable tyrannie des émotions humaines portées à leur paroxysme, tout concours à capter l'intérêt d'un lecteur qui, dés qu'il aura ouvert la première page de ce livre, ne pourra souffler que lorsque il aura refermé la dernière. Et n'est-ce pas, après tout, ce qu'on attend d'un bon livre ?

jeudi 1 novembre 2018


Conséquences d'une disparition
(Roman) Science-Fiction
AUTEUR : Christopher PRIEST (Grande Bretagne)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 8/2018 — 335 p., 21.50 €
TO: An american story, Gollancz, 2018
TRADUCTION : Jacques Collin
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Les lecteurs de SF français connaissent bien Christopher Priest. Ils l'on vu débouler au catalogue de la collection Dimensions SF des éditions Calmann-Lévy, qui avait l'ambition de faire découvrir aux mangeurs de grenouilles un autre volet de la science-fiction s'apparentant souvent à ceux que les anglo-saxons appelèrent la New wave. C'est ainsi qu'aux côtés de Priest (Le monde inverti, Futur intérieur, La fontaine pétrifiante) on découvrait des auteurs phares de cette nouvelle SF britannique comme Ian Watson, J.G. Ballard, Brian Aldiss accompagnés par des célébrités venues d'Amériques tels que Philip K. Dick, Frederik Pohl, Robert Sheckley, etc… Cette fois, l'auteur de Prestige, adapté à l'écran par Christopher Nolan, nous invite sous l'emballage d'une touchante histoire d'amour à une réflexion sur la vérité, telle que nous la matraque les sommaires de journaux télévisés. Ne tombant pas dans l'écueil du récit complotiste, Christopher Priest nous propose de partager les interrogations de Ben Matson, anglais et pigiste régulier, dont l'existence n'a plus le même goût qu'avant depuis qu'il a perdu Lilian Viklund, une jeune femme avec qui il avait noué une liaison passionnée jusqu'à sa brutale disparition lors des attentats du 11 septembre en tant que passagère de l'avion qui s'était écrasé sur le Pentagone. Vingt ans après, Ben n'a toujours pas fait son deuil et le souvenir de la belle Lilian remonte cruellement à sa mémoire avec le décès du scientifique Kyril Tatarov, qu'il a naguère interviewé et dont la brève et énigmatique disparition de 2006 avait questionné pas mal de services secrets de par le monde. Une mort qui s'accompagne de la découverte de l'épave d'un avion  à une centaine de miles des côtes américaines. L'implication de la CIA pour prendre en main les recherches autour de cet objet ressurgi des profondeurs marines ainsi que les propos de Tatarov qui mettait en doute la théorie officielle concernant les événements terroristes de 2001 entraîne Ben et le lecteur qui l'accompagne dans des allers-retours entre le présent et le passé à la recherche d'une vérité qui ne serait pas celle pour laquelle ont nous aurait formatés. Sans envolée dans le vide interstellaire, ni menace d'intelligence artificielle ou d'ET aux contours et motivations indéfinissables, Christopher Priest démontre que l'on peut construire un roman de science-fiction en s'appuyant matière vivante de la réalité, à condition de disposer d'un talent d'écrivain suffisant pour tisser une intrigue convaincante sur des faits qui nous ont tous, un jour ou l'autre, poussé à la réflexion. Précisant lui-même qu'il ne partage pas forcément les idées de son héros Ben, pas vraiment un journaliste d'investigation, mais un homme brisé rongé par le besoin d'en découvrir plus sur la disparition de l'être aimé. Ce faisant, il pointe le doigt sur la désagréable sensation que dans le monde où nous évoluons aujourd'hui, ce qu'il appelle les "dissonances cognitives", c'est-à-dire la sensation diffuse que quelque chose ne tourne pas rond dans la soupe que nous servent réseaux sociaux et antennes relais, nous pourrissent parfois la vie avant que nous rattrape le besoin de se raccrocher aux versions officielles nous confortant dans des certitudes ébranlées par notre propre subconscient. Et rien que pour cela il faut lire ce livre qui peut s'apparente au clignotement d'un phare venu nous rappeler que la manipulation fait partie de ce monde et que ceux qui la dénonce sont vite cloués au pilorie, même s'ils le font d'une toute petite voix. Un roman qui n'a pas été publié par les éditeurs américains, peut-être encore trop à fleur de peau avec tout ce qui touche à la destruction des tours jumelles…

lundi 1 octobre 2018


Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre Mondiale
(Recueil de nouvelles) Uchronie
AUTEUR : Michael MOORCOCK (Royaume Uni)
EDITEUR : DENOËL-Graphic, 7/2018 — 223 p., 23 €
TRADUCTION : Jean-Luc Fromental
COUVERTURE & ILLUSTRATIONS : Miles Hyman
SOMMAIRE :  ● Danse à Rome ● Escale au Canada ● Rupture à Pasadena ● Kaboul ● Incursion au Cambodge ● Le retour d'Odysseus
→ Que ce soit à travers son cycle d'Oswald Bastable ou les romans ancrés dans le Multivers (Elric, Erekosë, etc…) le vénérable auteur britannique Michael Moorcock nous a habitué à flirter avec l'Uchronie. Dans ce nouveau recueil brillamment imagé par les illustrations couleurs pleine page de Miles Hyman, il s'inspire à nouveau de cette thématique chère aux auteurs natifs de la perfide Albion. C'est ainsi qu'il nous invite à partager tout au long de six nouvelles l'errance à travers un monde en décomposition de Tom Dubrowski, espion russe d'origine juive. Nous faisons d'abord sa connaissance alors, qu'infiltré à Londres sous l'identité d'un antiquaire polonais, il est envoyé à Rome par son chef afin, en tant qu'agent dormant, de surveiller ses homologues ainsi que les traîtres éventuels, tout en signalant quiconque pouvait s'avérer d'une quelconque utilité pour les rouages obscurs des services du FSB. Tandis que les troupes de l'OTAN débarquaient à Chypre et que l'alliance syrienne équilibrait à peine la coalition israélo-égyptienne, Tom, à peine arrivé dans la cité éternelle, développe assez vite une relation intime avec Suzie Yellowless, petite anglaise venue du monde de la pop-music, qui le faisait profiter de son cercle d'amis et qui lui présenta Peter Martin et John Fuller, un couple d'homosexuels américains que ses supérieurs soupçonnaient d'appartenir à la CIA. Cette Danse à Rome se termine par un avortement et une mutation express à Kaboul. L'étape suivante de cette lente promenade au bord du gouffre nous propose une Escale au Canada, dans laquelle le narrateur en profite pour nous en dire un peu plus sur son passé, tout en continuant de retracer, sur fond de signature de pacte russo-indien, une nouvelle rencontre avec ces femmes souvent ectoplasmiques et interchangeables qui meublent son existence de nomade désœuvré. La suite, après un bref intermède à Maracaibo, entraîne notre globe-trotter de l'Armageddon dans Une rupture à Pasadena où il retrouve Julia, une ancienne compagne en train de mourir, frappée comme tant d'autres par épidémies et radiations sur une Terre où l'Afrique et l'Australie ont déjà été rayés de la carte. Puis, d'agent infiltré évoluant au sein d'une bourgeoisie parfois aveugle aux errements de la civilisation, Tom se transforme en mercenaire sans âme membre d'une troupe hétéroclite composée de survivants des forces spéciales de l'Onu et de l'Otan, d'un détachement d'Ouzbeks, de quelques Sikhs, de pas mal de bandits ramassés en chemin et d'une majorité de cavaliers cosaques placés sous le commandement du colonel Savitsky et en route vers Kaboul, qui donne son titre à  la nouvelle, alors que des frappes nucléaires venaient de détruire Lahor et Amristar. Spectateur désabusé d'une débandade généralisée, Tom ne participe par aux massacres perpétrés sur des prisonniers ou des civils, à la torture systématique ou au viol collectif, même s'il tue parfois quelqu'un par inadvertance. Non, il se contente de revivre quelques heures d'un amour sans lendemain avec la séduisante Emmy dans les caves d'une capitale afghane devenue une pâle copie d'Hiroshima. Incursion au Cambodge, le cinquième récit du recueil porte en lui les accents d'un Apocalypse Now revisité avec un Stavisky devenu commandant de division et son lot d'embuscades, de destructions de villages, de charges folles à travers les rizières, tandis que des champignons rougeoyants montent dangereusement sur l'horizon. C'est donc sans surprise que dans le dernier texte du livre, Le retour d'Odysseus,  on épilogue sur un Tom mourant qui, tel l'Ulysse de l'Odyssée, retourne dans son Odessa Natale frappée  par la quarantaine occasionnée par le terrible virus VB, afin de rencontrer une dernière fois sa famille et de s'embarquer sur une vieux Léviathan des mers bourré de munitions avec des compagnons condamnés comme lui au sein d'une pathétique flotte des Vétérans. Rien donc de vraiment réjouissant dans ce livre qui résonne comme une sorte de testament écrit sous la plume d'un auteur qui avoue son impuissance face aux dérives de notre propre quotidien dans des phrases comme : "Nous sommes tous fautifs. Pas seulement Trump, Poutine ou Kim. Nous sommes entrés en somnambule dans une guerre qui a commencé furtivement et s'est achevée dans le silence." Mais, comme toujours, nous sommes pris dans le canevas de la narration mordante et intimiste d'un écrivain qui nous invite à partager toute les désillusions de son nouvel anti-héros qui, tel le Elric melnibonéen, marche sans conviction vers sa mort annoncée, le tout mis en lumière par les images géantes et captivantes de l'artiste Miles Hyman donnant à ce livre une sorte de développement cinématographique aidant le lecteur à s'approprier l'histoire comme un téléspectateur rivé aux épisodes de sa meilleure série dans  un récit convoquant tous les fantasmes moorcockiens parcourus par les soubresauts d'un féminisme n'arrivant pas à se déterminer, des fanatismes religieux, de la propension humaine à scier la branche sur laquelle il est assis et de sa mauvaise foi proverbiale concernant son implication directe, même quand il s'agit du propre suicide d'une espèce humaine si irresponsable qu'il mérité bien d'y appartenir.


mardi 4 septembre 2018

Autonome
(Roman) Science-Fiction
AUTEUR : Annalee NEWITZ (Usa)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d'Encre, 5/2018 — 336 p., 21 €
TO: Autonomous, Tor, 2017
TRADUCTION : Gilles Goullet
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Pour son premier roman France, la cofondatrice du site web io9 a choisi de nous entraîner sur les traces d'une jeune femme pas comme les autres, Jack Chen. Véritable Robin des Bois des années 2144, elle sillonne les océans à bord de son sous-marin en distribuant des médicaments aux personnes qui ne sont pas en mesure d'en obtenir légalement. Car dans cette société de l'avenir où la médecine est devenu capable de modifier l'intégralité du corps humains et où des robots intelligents, et pour certains autonomes,  ont fait leur apparition, les soins les plus pointus sont réservés aux riches qui seuls ont la possibilité d'obtenir les molécules originales susceptibles de les guérir. Fervente opposante à ce système inégalitaire Jack a trouvé le moyen de réagir en s'appuyant sur un réseau de contrebande qui, après avoir copié les médicaments brevetés, les distribue aux plus démunis. C'est ainsi qu'elle a contribué à répandre à travers le monde un dérivé du Zacuity, un médicament piraté qui s'était très vite répandu à travers le monde. Problème de taille pour Zack, car on s'est aperçu très vite que les effets secondaires qu'entraînait ce traitement conduisait à la folie, puis à la mort. Croyant d'abord à une erreur de la part des faussaires qui avaient copié le médicament, Jack réalisa bientôt que le problème résidait dans une malfaçon de la molécule originale. Une erreur que, bien entendu, la Zaxy, puissant consortium à l'origine de la fabrication du Zacuity, n'est pas prête à reconnaitre. Mieux, elle entend bien faire taire toutes les voix discordantes qui oseraient engager sa responsabilité dans l'affaire. Se sentant très vite en danger, la jeune pirate fait jouer son réseau clandestin et contacte le chercheur Krish et les membres du Free Lab afin de tenter de trouver une parade au médicament tueur. En parallèle, elle peut compter sur l'aide de Troized, un bio à 100% humain qu'elle avait récupéré alors qu'il était bien mal en point et libéré de son maître humain, et  de Med une biobote spécialisée en ingénierie, sorte de modèle expérimental élevée par des parents humains, des roboticiens qui estimaient que, pour une autonomie réussie, les robots avaient besoin d'un lien de parenté. Cependant elle est devenue la cible privilégiée de l'IPC, L'international Property Coalition, qui s'occupe de la sécurité des brevets médicaux pour la Fédération qui dirige désormais le monde. Or celle-ci a lancé sur sa trace un tandem de chasseurs redoutables, Eliasz, un agent humain rompu aux missions les plus délicates sur le terrain, et Paladin une biobote militaire de nouvelle génération dont se sera la première mission. Froids et efficaces, les deux agents éliminent peu à peu tous les contacts que Jack a pris dans sa fuite et se rapprochent dangereusement de la jeune femme. Cependant, ce que l'IPC ne pouvait pas prévoir ce sont les états d'âmes de Paladin, sa prise de conscience progressive de sa véritable nature, et surtout le lien étroit qui va l'unir à Eliasz. Véritable thriller qui nous tient en haleine à chaque détour de page, ce livre propose aussi la lecture d'un avenir prophétique malheureusement directement ancré dans les dérives de nos sociétés contemporaines, un monde où, si les robots naissent esclaves, les humains peuvent quant à eux rapidement le devenir.

lundi 23 avril 2018


Dans la toile du temps
(Roman) Hard Science
AUTEUR : Adrian TCHAIKOVSKY (Angleterre)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 3/2018 — 578 p., 24 €
TO : Ha’penny, 2007
TRADUCTION : Henri-Luc Planchat
COUVERTURE : Gaelle Marco
→ Arachnophobes attention, le roman que vous avez entre les mains fait la part belle à ces gentilles petites bestioles qui partagent avec nous notre bonne vieille Terre. Et surtout ne croyez pas vous en débarrasser avec un simple insecticide ou un bon coup de balais, car celles dont va nous parler Adrian Tchaikovsky ont atteint un niveau de civilisation qui, même si nous le comprenons pas, nous dépasse largement et nous dépassera sûrement dans ce lointain futur qui sert de décor à cette passionnante histoire. Tout commence lorsque l’Humanité, consciente de l’avenir étriqué que lui réserve notre planète bleue, et après avoir colonisé la proche banlieue que constitue notre système solaire, se lance dans la colonisation des vastes espaces interstellaires avec pour crédo le maître mot terraformation. C’est d’ailleurs cette tache essentielle que vient de terminer le Brin 2 (hommage à l’auteur de SF David Brin), vaisseau scientifique humain, sur un monde extrasolaire situé à des années-lumière de la Terre. Le docteur Avrana Kern, à la tête du projet, s’apprête à passer à l’étape suivante du processus, soit le largage sur la planète d’un millier de singes et d’un nanovirus destiné à leur faire subir une évolution accélérée jusqu’à ce qu’ils soient en capacité de comprendre les messages mathématiques envoyés par un satellite laissé en orbite autour de la planète et qu’ils puissent y répondre. Ce stade ultime atteint ils seraient en mesure d’accueillir comme des dieux les colons terriens venus récolter le fruit de leur fabuleuse expérience. Mais, alors que le Brin s’apprête à repartir pour ensemencer d’autres mondes l’imprévisible se produit sous la forme d’un révolutionnaire du NUN, entendez les Non Ultra Natura, qui prône par la violence un retour radical à la nature. Ce dernier réussit à détruire le Brin 2 et  à faire griller les singes cobayes. Seule Avrana Kern parvient à s’échapper en se réfugiant dans le module orbital autonome placé autour de l’astre terraformé où, faisant désormais corps avec les composantes électroniques de l’engin, ne sachant pas que ses précieux primates ont subi un sort funeste, elle entre dans une longue période de cryogénisation. Or, sur le monde en question, baptisé désormais la planète de Kern, si l’ensemble des vertébrés ont été immunisés contre les effets du nanovirus, ce n’est pas le cas des invertébrées, passagers clandestins involontaires du Brin 2. Dés lors, profitant de l’effet élévation contrôlée que diffuse ce dernier, va se développer une civilisation d’où émerge, au fond de l’océan, des crustacés représentés par des stomatopodes marins, sortes de crevettes endémiques, et sur terre des insectoïdes, fourmis et surtout araignées en tête. Ces dernières, et notamment l’espèce Portia Labatia, particulièrement réceptive à la diffusion du nanovirus, vont transformer leur individualisme inné en conscience sociale, puis en redoutable intelligence, et ensuite véritable technologie approprié à leur propre espèce qui va leur permettre de régner sur la plus grande partie de la planète. Et pendant ce temps les humains, me direz-vous… Et bien, comme prévue, à travers le conflit entre les progressistes et les membres du NUN, ils ont fini par s’autodétruire après avoir rendu la Terre inhabitable. Seul vestige de l’Humanité agonisante, le Gilgamesh, une gigantesque arche stellaire peuplée de près de 500 000 individus en animation suspendue, qui s’approche désormais du monde Kern dans le but de recommencer à zéro sur cette nouvelle terre promise. A sin bord, Holsten Mason, l’historien linguiste, Isa Lain, la chef-ingénieur, et  Vries Guyen, le commandant du Gilgamesh, ont été réveillé pour préparer les bases de cette arrivée en fanfare. Mais voilà l’entité Avra Kern n’entends pas que des éléments extérieurs viennent troubler l’expérience menée sur ses précieux primates et à placé la planète en quarantaine. C’est ainsi que les humains du Gilgamesh sont repoussés manu militari et priés d’aller polluer des astres bien plus lointains. A partir de cet instant, Adrian Tchaikovsky va nous inviter à suivre par l’intermédiaire de chapitres alternant les points de vue, les trajectoires destinées à se rejoindre des araignées en perpétuelle mutation et des humains en perpétuels conflits. En effet, sur le monde de Kern, après avoir vaincu les fourmis qu’elles ont transformé en sortes de robots dévolus à leur service, les arthropodes violemment matriarcales (les mâles sont souvent dévorés après l’accouplement) évoluent à vitesse grand V grâce à la transmission de transferts d’expériences, les Savoirs,  à travers des lignées qui se renouvellent avec des noms distinctifs, Portia, Fabian, Viola, qui permettent aux lecteurs d’entrer plus facilement en empathie avec des êtres dont pourtant tout nous sépare. Tout au contraire, chez les humains, nous avons droit à toute la panoplie de dissension et luttes intestines qui minent une société fermée dont les membres se confrontent au fil des réanimations successives qui émaillent leur aller-retour dans l’espace, car le Gilgamesh n’envisage en fait qu’une option : retourner envahir le monde de Kern. Nul doute alors que les araignées ne seront pas du même avis et gare à la confrontation finale. Faisant parti des ultimes choix de Gilles Dumay avant qu’il ne quitte la direction de la collection Lunes d’Encre, ce roman prouve une fois de plus son talent indéniable pour débusquer de véritables pépites littéraires. Car Dans la toile du temps est réellement un récit passionnant. Tant par le soin que son auteur a pris à décrire la densité émotionnelle qui anime ses personnages, autant humains qu’arachnides, que par l’extraordinaire description de la civilisation insectoïde qui nous est proposée. Bien que celle-ci soit basée sur des concepts totalement différents des nôtres, la vue et le toucher étant par exemple remplacé par le toucher et le chimie des phéromones, tandis que nos chères lois de la physique font place à celles de la chimie et de la biotechnologie, elle nous captive page après page au gré de mutations anatomiques, de luttes contre d’autres insectes, de conflits internes sur fond de querelles religieuses où l’entité Kern fait office de nouvelle déesse dont cependant les araignées ne tarderont pas à cerner les limites quand elles seront en mesure d’entrer en contact avec elle. Rarement un contact extraterrestre a été si habilement décrit nous le rendant parfaitement compréhensible et envisageable. Entomologiste de formation, qui a déjà utilisé le monde des insectes comme source d’inspiration, comme dans son cycle de fantasy de Shadows of the Apt,  Adrian Tchaikovsky aborde des thématiques hard-science (arches stellaires, contre-utopie, intelligence artificielle, post-apocalypse) où l’on retrouve les influences d’auteurs majeurs du genre, David Brin, Stephen Baxter, Peter Hamilton, etc…, en supportant toujours avec brio la comparaison et nous entraîne avec lui dans un univers inversé où l’humain, loin de jouir du beau rôle, fait désormais office d’agresseur. Une œuvre qui, sans nul doute, fera date dans l’histoire de la SF contemporaine.

mardi 31 octobre 2017


AUTEUR : Jo WALTON (Gb)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 8/2017 — 412 p., 21.90 €
TO : Tooth and claw, Tor Books, 2003
TRADUCTION : Florence Dolisi
COUVERTURE : Aurélien Police
Critiques : www.elbakin.net (Siriane)
→ Ce nouveau roman de l’auteur galloise du cycle de Morwenna débute par l’agonie de Bon Agornin, un énorme dragon, assisté dans son trépas par Penn, un prêtre dragon, qui s’empresse de lui dévorer les yeux dés qu’il a recueilli ses dernières paroles. Un entrée en matière plutôt déroutante pour un lecteur lambda qui ne sait pas encore qu’il va vivre dans prés de 400 pages au sein d’une société de dragons très anthropomorphe. Celle-ci se caractérise par deux points principaux. D’abord, son obédience victorienne car, pour écrire se lire, Jo Walton aurait pris pour modèle le récit du célèbre auteur britannique Anthony Trollope, Framley Parsonnage. Dés lors on ne s’étonnera guère de voir nos chers dragons évoluer selon un strict code de convenance débouchant sur des catégories sociales bien définies où les nobles occupent le haut du pavé. Gros et imposants, ils peuvent voler, sont à la tête d’un fief et de richesses considérables en rapport avec leur statut social (Illustre, Respecté, Digne Eminent) et dominent tout un peuple de serfs aux ailes attachées. Bien entendu l’ensemble de ce monde est avant tout patriarcal et les femmes, qui ne peuvent tomber amoureuses qu’une fois, émoi trahi par le subit rosissement de leurs écailles, ne pensent qu’à trouver l’élu de leur cœur qui leur assurera protection et longue descendance. Cette dernière d’ailleurs nous permet de rebondir sur l’autre originalité de ce roman : nos dragons sont des cannibales. En effet, à la mort de Bon Agornin, sa famille s’est empressée de se partager sa carcasse, car les dragons ne peuvent grossir, et dés lors acquérir plus de puissance, qu’en mangeant de la viande d’autres dragons. Un repas de fête qui, comme de juste, est réservé aux nobles, ne dédaignant pas, à l’occasion, à ingurgiter leurs propres enfants si ceux-ci présentent des faiblesses qui pourraient nuire à l’épanouissement de leur lignée. Ces agapes ne sont pas toutefois sans conséquences, car, frustrés par la part de roi que l’Illustre Daverak, l’époux de Beren, l’une des filles de Bon Agornin a prélevé dans la dépouille du défunt, ses autres enfants, l’ambitieux Avan en tête, lui intentent un procès pour spoliation de bien. La suite du roman va se construire à cheval sur le déroulement de cette procédure judiciaire et sur les péripéties amoureuses de Haner et Selendra, sœurs de couvées et autres filles de Bon Agornin. Au fil de demandes en mariages successives, de séquestrations et de manigances en tous genres, nous allons être invités à partager les préoccupations, souvent bien terre à terre, d’une société refermée sur elle-même qui permet à Jo Walton de parfaire sa critique de moeurs victoriennes empreintes de sauvagerie et de cruauté sous des atours poudrés et des apparences de bonnes manières. Le lecteur français friand de romantisme anglais y retrouvera des accents à la Jane Austen, plus connue que Trollope de ce côté-ci de la Manche, et ne pourra que se plonger avec une surprise mêlée d’une certaine admiration dans cette façon souvent drôle et originale d’aborder ce qui fut une période clé de la vie de nos chers voisins britanniques sans omettre les rapports avec le religieux et l’importance du joug de la servitude, certains fidèles valets allant jusqu’à finir dans l’estomac de leurs maîtres. Un roman surfant avec brio sur le mélange des genres, sans oublier une nette connotation féministe nous présentant des dragonnelles qui compensent leur absence de griffes, avec le déficit physique que cela représente pour affronter les mâles, par la présence de mains qui leurs permettent d’écrire et ainsi de se prévaloir d’une indéniable supériorité intellectuelle sur leurs pères, leurs frères et leurs époux. Un livre donc à découvrir pour tous ceux qui ont déjà apprécié le talent de cet écrivain, auteur notamment de la trilogie uchronique du Subtil changement, également parue chez Lunes d’Encre.

lundi 17 juillet 2017

Pornarina
(Roman) Thriller Fantastique
AUTEUR : Raphaël EMERY (France)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 6/2017 — 197 p., 19 €
COUVERTURE : Aurélien Police
Précédente publication : Inculte, 1/2010 — 224 p., 28 €
Ce premier roman de Raphaël Emery nous plonge en plein thriller néo-gothique, sur fond de monstrueuse parade à la Freaks ou d’une Famille Adams revisitée à la mode sanglante et bien moins souriante. On y découvre une galerie de personnages dignes des meilleurs films d’épouvante ou de L’île du docteur Moreau  de Wells, sans oublier une thématique d’enquête policière sur fond de tueuse en série. Justement celle que pistent les pornarinologues, sorte de société secrète partagée entre divers courant qui a pour but de traquer Pornarina, la mystérieuse prostituée à tête de cheval qui tue ses victimes, des hommes uniquement, en les émasculant. L’intrigue du roman ce focalise sur l’un d’entre eux, le docteur Franz Blazek, teratologue (spécialiste de la science des monstres) de 84 ans vivant dans un immense et sinistre château médiéval. Fils de sœurs siamoises, il a passé sa vie à rechercher toutes sortes de monstres et se complait indéniablement en leur compagnie. Pourtant, Antonie, la jeune femme devenue sa fille adoptive qu’il a sauvé des ghettos de Kiev, n’est est pas une à priori, bien qu’il ait réussi au prix d’un patient apprentissage à la transformer en une sorte de ninja féministe, redoutable tueuse rompue à toutes sortes d’assassinats. La première partie du roman se déroule dans la demeure forteresse de ce vieillard opiniâtre qui évolue au sein d’une sorte de cabinet de curiosité macabre dont le lecteur est peu à peu invité à partager toutes les déviances de fantasmes inavouables, partages de souffrance, de jouissance, de soumission exaltée et d’automutilation. La seconde nous conduit à Florence où Blazek a envoyé sa tueuse d’élite doté également d’un réel talent pour l’espionnage grâce à ses facultés de contorsionnistes. Son but, en savoir un peu plus sur un certain Fell, pornarinologue qui prétend avoir capturé l’énigmatique castratrice dont une partie de la gente masculine que compte la secte de chasseurs ne rêve que de tuer pour redorer le blason de leur sexe mis à mal par les émasculations répétées. Malheureusement, Antonie n’est pas particulièrement doué pour l’investigation et inaugure avec Fell sa technique personnelle d’expédition ad-patres : la décapitation. La suite du récit, cisaillé par des personnages riche d’étrangeté, comme un Sherlock Holmes émasculé, prolonge l’ambiance malsaine qui plane sur l’ensemble d’un livre qui, sur fond de guerre des sexes et d’apologie des tueurs en série, restitue le Grand-Guignol du siècle dernier tout en peignant un univers rongé par les crimes sexuels  où la vengeance est érigé en dogme de religion libératrice. Dès lors, on trouvera ici l’occasion rêvée d’embarquer dans une sorte de train fantôme aux mille et une perversions où la frontière séparant les véritables monstres des humains normaux aux pratiques déviantes a tendance à se confondre dans la porosité d’une dépravation devenue le leitmotiv de l’existence. Pour son chant du cygne en tant que directeur littéraire de la collection Lunes d’Encre, Gilles Dumay nous démontre une fois de plus sa capacité indéniable à repérer des ouvrages hors normes sur lequel il peut ainsi jeter un nouvel et vivifiant éclairage.

jeudi 6 juillet 2017

La cité du futur
(Roman) Voyages dans le Temps
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 5/2017 — 367 p, 22 €
TO : Last year, Tor Books, 2016
TRADUCTION : Henry-Luc Planchat
COUVERTURE : Aurélien Police
Du mariage entre western et science-fiction on peut garder le navrant souvenir du film Cow-boys et Extraterrestres,  ou bien conserver le souvenir de la lecture de ce passionnant roman. Voilà un livre bâti sur le principe de la cohabitation temporelle ici formalisée par la construction d’une véritable Cité du futur bâtie par les hommes du XXIème siècle en plein Far West de 1876 grâce à la maîtrise de la technologie du Miroir qui permet désormais les déplacement temporels. De cette rencontre plutôt inattendu les deux camps tirent abondamment partie : les visiteurs du futur en jouissant à prix d’or d’un gigantesque parc d’attraction directement branché sur le passé avec pour point d’orgue des excursions hors des limites de la cité ; les locaux, triés sur le volet, en s’octroyant un aperçu d’un futur étourdissant où les femmes ont le droit de vote et peuvent s’exprimer sur tous les sujets, où les mariages homosexuels sont autorisées et où un noir peut devenir président des USA, le tout éventuellement ponctué d’une balade en hélicoptère. Les premiers sont parfois surpris par la rudesse du Gilded Age qui a suivi les dégâts de la guerre de céssecion  en découvrant une société, raciste, sexiste injuste et violente  menacée par toutes sortes de maladie et bien loin des brochures touristiques fournit par Auguste Kemp, le promoteur du XXIème à l’origine de la construction de la Cité. Les seconds, par contre, passé leur premier mouvement de recul face aux mœurs dissolues qu’ils découvrent au fil de leur visite, ne manquent pas d’être impressionnés par les prouesses technologiques dévoilées par ces visiteurs du futur. Des visiteurs qui ont promis de leur en abandonner quelques-unes lorsqu’ils quitteront les lieux après 5 années d’exploitation du site. Mais la coexistence entre les quatre populations qui occupent cet univers clos, les employés locaux, les employés du futur, les visiteurs locaux et les le voyageurs venus du futur, n’est pas aussi rose qu’elle le paraît. C’est ce que va découvrir Jesse Cullum, ancien videur de Los Angelès, devenu l’un des plus anciens employés de Futurity. Affecté à la sécurité de la Tour 2 qui reçoit les touristiques locaux, il sauve la vie du président Ulysse Grant victime d’une tentative d’assassinat. Promu grâce à cet exploit, Jesse doit désormais enquêter sur le trafic d’arme révélé par la découverte de l’arme utilisée par le meurtrier, un Glock, qui n’a rien à voir avec ses ancêtres les colts de l’année 1876. Epaulé dans ses investigations par Elisabeth DePaul, une ex-militaire issue du futur, Jesse va peu à peu mettre à jour l’impact négatif de cette construction de l’avenir sur le présent des locaux, ainsi que les dégâts occasionnés par les activistes opposés au projet qui, pour le combattre, n’hésitent pas à provoquer des mutations sociales inappropriées au sein d’une population autochtone pas encore prête à les emmagasiner. Tout au fil de l’ouvrage le lecteur aura la désagréable impression, à travers la condesendances affichés par les visiteurs du futur envers le monde du Far West, de se revoir en tant que visiteur de zoo à notre propre époque ou dans la peau d’un quelconque touriste embrigadé dans un tour operator qui n’hésite pas à les confronter, avec l’indispensable recul et le luxe de sécurité adéquat, à la misère accumulée de certains pays du tiers-monde. En évitant l’écueil des paradoxes temporels, car la technologie du Miroir, application dévoyée de la mécanique quantique, ouvre sur un univers parallèle qui n’est pas situé sur la même trame temporelle que ce Far West de 1876, l’auteur nous offre une rencontre entre deux monde, finement décrits dans la première partie du livre en prenant soin de laisser à chaque époque le langage de son temps, ce qui conforte la crédibilité du récit. Pointant habilement le doigt sur les imperfections  des civilisations en présence, l’intrigue se prolonge dans la seconde partie du roman  en approfondissant l’enquête policière de Jesse et de DePaul, développant sans trop de longueur les relations entre les divers personnages dans un univers où les apprentis sorciers venus du futur semblent ne pas se soucier des dommages collatéraux que créent leur simple présence. De quoi nous ramener de façon détourné à des contingences de notre propre réalité où certains membres éclairés de nos sociétés pratiquent le même cynisme envers des individus classés hâtivement dans le cadre mal défini des « défavorisés ». Un élément qui, ajouté au style fluide et captivant de l’auteur, ne peut qu’inciter à la lecture de ce nouveau livre de cet auteur naturalisé canadien déjà bien connu du lectorat français à travers des romans tels que Spin, Mystérieum ou Les chronolithes, pour ne citer qu’eux, tous parus, comme la plupart des titres de cet écrivain chez l’éditeur Denoël et dans la collection Lunes d’Encre jusque là dirigée par le perspicace Gilles Dumay.

dimanche 12 février 2017


SS-GB
(Roman) Uchronie
AUTEUR : Len DEIGHTON (Royaume-Uni)
EDITEUR : DENOËL-Sueurs Froides, 1/2017  — 464 p., 21.90 €
TO : SS-GB, 1978
TRADUCTION : Jean Rosenthal
Précédentes publications :
● Alire-Romans (Québec), 10/1997— 472 p., 9.99 € — Couverture de Jean Normand
● Fayard, 1979 — 398 p., 19.50 €
Les cinéphiles avertis qui ont aimé En quatrième vitesse, le film de Robert Aldrich inspiré d’un roman de Mickey Spillane et narrant une enquête du célèbre détective Mike Hammer chargé d’élucider le meurtre d’un homme retrouvé dans sa chambre sans vie avec le corps portant d’étrange brûlures ne seront pas dépaysés en découvrant le personnage du Dr Spode, brillant physicien retrouvé assassiné avec les mêmes marques énigmatiques sur le bras. Douglas Archer, surnommé l’Archer du Yard en raison de son efficacité à résoudre les enquêtes les plus difficiles, est chargé de l’affaire. Bien entendu, le dossier est délicat, car le Dr Spode travaillait pour les nazis sur un projet mystérieux tendant à déboucher sur la maîtrise d’un tout nouveau facteur de destruction : l’arme nucléaire. Car nous sommes dans un monde revisité par les ombres de l’uchronie. Grâce à l’expéditive opération Sea Lion, les allemands sont parvenus à faire ce dont Napoléon avait toujours rêvé : conquérir l’Angleterre, et ce sans vraiment de combats. Désormais la croix gammée flotte sur Londres, tandis que Russes et Américains ne sont pas entrés en guerre. Tandis que Churchill, traduit en cour martiale, a été exécuté de façon sommaire, le roi Georges VI est assigné à résidence dans la Tour de Londres, tandis que le reste de la famille Royale a fui en Nouvelle Zélande. Il y a bien un certain Connolly, qui tente de rebâtir au sein du Commonwealth une Angleterre libre, mais il a besoin pour réussir de la reconnaissance des têtes couronnées de son pays dont le prestige n’a pas été atteint par la défaite. C’est pour cela que le Major MacCauley, éminence grise de la résistance britannique a échafaudé un plan visant à le libérer. Un plan que dérange les investigations d’Archer désormais flanqué du Standartenfürer  SS Oscar Huth, venu exprès de Berlin afin de superviser pour Himmler en personne les moindres faits et gestes du fin limier de Scotland Yard. Une arrivée qui ne fait pas le bonheur du Gruppenführer Fritz Kellerman bien décidé à ne pas partager ses prérogatives sur l’administration du pays occupé. Progressivement, nous assistons aux efforts d’Archer pour mener à leur terme ses investigations, louvoyant entre son obligation de travailler pour les allemands et les impératifs d’une Résistance qui se démène pour entraîner l’Amérique dans la guerre et qui entends bien châtier sans pitié les éventuels collaborateurs. Tout l’art du roman réside d’ailleurs dans la fine description de cette réalité britannique où une population vaincue doit transiger avec la pénurie provoquée par la guerre, les ruines engendrées par les combats et la difficulté de continuer à vaquer aux occupations du quotidien sans se compromettre avec l’omniprésente administration Nazie exerçant son féroce dictat à coup de rafles, d’exécutions et de loi martiale. Une description qui n’est pas sans rappeler l’occupation française et l’inévitable collaboration qu’elle a entrainé. Endeuillé par la mort sous la torture de l’un de ses agents surpris par la Résistance, Archer trouve quelques instants de réconfort dans les bras d’une séduisante journaliste américaine envoyée par la CIA pour superviser cette délicate enquête dont les enjeux risquent de peser sur l’avenir du monde. Bientôt toutefois,  alors que son enquête progresse, il sera confronté au projet fou de la Résistance focalisée sur l’évasion du roi qui, bizarrement, ne serait pas pour déplaire à certains membres de la SS, trop heureux de jeter le discrédit sur leur ennemi juré, la Wehrmacht, chargée d’assurer la garde du monarque. Un roman où se mêle fine extrapolations historiques et investigations dignes des meilleurs polars britanniques, le tout plongé dans une atmosphère aussi lourde et oppressante que le brouillard maître des rives de la Tamise. Une uchronie qui s’inscrit dans le sillage des Fatherland de Robert Harris ou du célèbre Maître du Haut-Château de Philip K. Dick narrant cette fois l’invasion des Etats-Unis par les japonais.
Autres couvertures :

mercredi 21 décembre 2016

L’inclinaison
(Roman) Science Fiction / Voyages dans le temps
AUTEUR : Christopher PRIEST (Angleterre)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 10/2016 — 398 p., 23 €
TO : The gradual, Gollancz, 2016
TRADUCTION  : Jacques Collin
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Avec ce roman publié aux éditions Lunes d’Encre l’auteur britannique Christopher Priest revient sur son univers de prédilection de l’Archipel du Rêve au sein duquel il nous avait déjà proposé de multiples voyages à travers ses précédents romans tels que Les Insulaires, L’Archipel du Rêve, L’Adjacent ou La fontaine pétrifiante. Brodant astucieusement son intrigue dans le canevas des paradoxes temporels, il propulse son héros, Alesandro Sussken, musicien célèbre évoluant au sein d’une dictature dont la junte au pouvoir l’incite à entamer une tournée organisée par son omniprésent promoteur Ders Axxon qui le conduirait dans le fameux Archipel composé d’îles où il avait toujours rêvé d’exprimer sa musique et, en particulier, sur Temmil, berceau de And Ante, guitariste de rock qu’Alesandro accusé d’avoir plagié son œuvre. Approchant la cinquantaine, le brillant musicien a trouvé son inspiration très jeune dans l’observation de ces îles, à une époque où les bombes pleuvaient autour de lui, tandis que s’opposaient l’Alliance de Faiandland et la république de Glaund où il était né. Puis le conflit s’est déplacé vers la partie méridionale de l’Archipel, vers le continent de Sudmaieure, un sud où a disparu son frère  Jacq, évaporé sur le front,  et qu’il ne désespère pas de retrouver même s’il est trop tard pour ses parents anéantis par la perte de ce fils aîné. Cependant son voyage, plus que sa quête d’un proche perdu et que le moyen d’exprimer tout son talent, va le confronter à l’intimité de son être par sa rencontre avec le graduel, cet étrange phénomène spatio-temporel qui baigne ses îles pas comme les autres. En effet, d’une île à l’autre, le temps ne s’écoule pas de la même manière. Tantôt en avance, tantôt en retard sur le temps absolu, ces tranches divergentes de temporalités provoquent pour Alesandro une altération du temps, positive ou négative, selon les directions qu’il a emprunté et les durées de ses séjours sur les îles qu’il a abordé. D’où le terme d’inclinaison, qui caractérise à la fois la position du voyageur par rapport à l’axe temporel commun, mais aussi celle de son esprit qui s’ouvre enfin à la réelle connaissance du monde qui l’entoure. Car, au retour de son périple musical, Alesandro prendra conscience de la tyrannie et la censure qui gangrène l’univers de Glaund où il a grandit. Véritablement transfiguré par son voyage, il doit faire face à la mort de ses parents et au départ de son épouse, mais, paradoxalement,  il se sent enfin véritablement vivant et décidé à agir sur le monde qui l’entoure en dépit des risques qui pèse sur sa propre liberté. Et pour s’extirper du carcan où voudrait l’enfermer la dictature qui l’opprime, il doit à nouveau fuir dans ces îles si tentatrices et dangereuses à la fois. A travers le personnage d’Alesandro, Christopher Priest nous convie à une sort de vagabondage mystique, sous forme d’introspection intérieure, d’un être en perte de repères et qui ne parvient pas à se raccrocher à l’ambivalente de chacune des îles visitées, dont le pendant technologique, culturel et sociologique clairement détaillé, est repoussé en toile de fond par la perpétuelle atmosphère d’étrangeté qui imprègne ses lieux soumis aux aléa du gradiant temporel provoqué par cette sorte de vortex qui enveloppe l’archipel, créant à chaque déplacement des distorsions par rapport au temps réel des principaux belligérants. Ainsi, Alesandro, tel Alan Corday, le spationaute de Retour à demain de Ron Hubbard (il a quand même fait quelques petits romans de SF avant de trouver une piteuse gloire à travers sa dianétique racoleuse) va, à son retour des îles, s’apercevoir que le temps a évolué différemment pour son entourage. Négligeant l’approche de l’explication scientifique, Christopher Priest joue sur ce paradoxe afin de proposer au lecteur une réflexion à la fois sur l’art, sur le temps, mais aussi sur le devenir des êtres et leur profonde implication dans l’univers qui les entoure. Auteur de ce que l’on a appelé le courant new wave de la SF britannique, que les anciens passionnés de littérature imaginaire ont pu notamment découvrir en France dans la collection Dimensions SF de l’éditeur Calmann-Lévy aux côtés de romanciers tels que Ian Watson, Samuel Delany, G J. Ballard ou Michael G. Coney, Christopher Priest exprime une fois de plus à travers cette histoire sa propre petite musique éloignée des chemins de la SF traditionnelle, plus réaliste que scientifique, plus poétique qu’aventureuse, et chargé d’un mystère qui ne se dévoile jamais réellement, tout en proposant une approche originale de la thématique des voyages temporels, comme a pus déjà le faire, par exemple, Jack Finney dans son célèbre Voyage de Simon Morley.

mardi 15 octobre 2013

Le vaisseau ardent
(Roman) Fantastique / Pirates
AUTEUR : Jean-Claude MARGUERITE (Fr)
EDITEUR : Gallimard-Folio SF 453, 4/2013 — 1562 p., 14,50 €
COUVERTURE : Aurélien Police
Précédente publication : Denoël, 5/2010 — 1294 p., 30 € — Couv. : Valsecchi, Alinari, Roger-Viollet
Critiques : www.actusf.com (Chloé) - Bifrost 60, 23/1/13 (Olivier Legendre) – www.cafardcosmique.com (Ubik) - www.noosfere.com (Gaëtan Driessen & René-Marc Dolhen)
Né d’un conte destiné à être lu à son fils, puis comme une nouvelle à paraître dans une revue italienne sur la navigation de plaisance, l’histoire du Vaisseau ardent s’est imposé à Jean-Claude Marguerite, comme un récit interminable dans lequel il a fallu tailler et resserrer afin que le livre aboutisse, et que cette formidable aventure qui lui a pris de nombreuses années de sa vie soit enfin partagée. Tout commence par l’évocation des souvenirs du capitaine Petrack lorsque, au côté de son ami Jack, le jeune Anton, il rêve d’aventure et de piraterie sur les bords d’un petit port de la Yougoslavie de Tito. Un désir alimenté par l’histoire du Pirate sans Nom, un mystérieux flibustier dont personne n’a retenu les fabuleuses péripéties, que leur narre l’Ivrogne en échange de bouteilles de mauvais rhum. Disparu sans laisser de trace ce forban hors du commun aurait accumulé sur une île déserte le plus fabuleux trésor que la Terre ait jamais connu et laissé derrière lui l’énigmatique légende du Vaisseau Ardent, un navire qui ne cesse jamais de se consumer.. Mais l’Ivrogne meurt noyé avant de pouvoir leur en dire plus. Passé à l’âge adulte, Anton décide de donner corps à cette légende, et devient à son tour un pirate des temps modernes lancé dans une quête qui durera sa vie entière. Une quête qui le conduira à errer sur toutes les mers du mondes, à fouler le sol des cinq continents, à faire la connaissance de Nathalie Derenoy, une jeune fille dont la famille poursuit les mêmes recherches depuis des générations, pour finir par découvrir que l’énigme du Pirate Sans Nom en cachait une autre, bien plus vieille, celle du Vaisseau Ardent. Dés lors le lecteur est entraîné dans une intrigue composée de plusieurs récits étroitement imbriqués les uns dans les autres, comme les souvenirs de Petrack, les histoires de l’Ivrogne et la vie du fameux Pirate Sans Nom. Abordant le mythe de l’Arche de Noé et du Déluge, les légendes du Buisson Ardent qui jamais ne se consume et de la Fontaine de Jouvence que tant d’hommes ont recherché en vain, ce premier roman de Jean-Claude Marguerite nous propose également un détour par la mystérieuse Ile Eléphantine, cet oasis des temps premiers remontant à l’époque pharaonique, ainsi qu’une imitation du Neverland de Peter Pan et un voyage vers les utopies originelles à la Thomas More avec la légende de la colonie Libertalia, censément fondée par un pirate français nommé Mission au XVII° siècle. Véritable enquête à la Indiana Jones conduite par le « Sherlock Holmes des mers » qu’est devenu Anton Petrack, cette aventure parfumée par les embruns du large se perd dans les brouillards hantés par les étraves des vaisseaux fantômes et la légende du Hollandais Volant, tout en s’appuyant sur les épisodes bien plus concrets que, grâce à ses méticuleuses recherches, l’auteur a pu tirer des récits des flibustiers des caraïbes, de ceux des Frères de la Côte, des Pirates du Nord de l’Europe, de ceux de l’Adriatique ou du corsaire Jean Lafitte. L’ensemble s’article au rythme d’une technique de narration parfaitement élaborée qui emprunte à plusieurs styles littéraires : narration classique, récit de seconde main, journal intime, pièce de théâtre, correspondance, retranscription de légendes orales, comme si, à chaque pan de l’histoire le besoin s’était fait sentir de procéder à une transmission à travers des aventures vécues par procuration. Un texte volumineux porté par une soin particulier apportée au noms riches en symbole des protagonistes (Fureteuse, Pue-la-Mort, Mères des Anges, etc…) mais aussi par la complémentarité des oppositions (Feu-glace, jeunesse-vieillesse) donnant plus d’épaisseur à des personnages dont nous sommes invités à partager toutes le lourd passif émotionnel qui donne encore plus de sens à leurs destinés peu communes. Véritable jeu de piste où l’auteur s’amuse à déconstruire sa narration, à rebondir de digressions en digressions, pour mieux nous ramener vers le cœur de l’intrigue, ce roman imprégné d’influences littéraires puisées au cœur de l’histoire de la piraterie et des grands récits maritimes, tels que L’île au trésor de Stevenson ou le Monfleet de John Meade Falkner, nous invite également à une réflexion sur les rapports étroits que l’Histoire entretien avec les mythes et les légendes, proposant ainsi un inoubliable moment de lecture digne de figurer sur les rayonnages des bibliothèques des découvreurs de nulle part des arpenteurs d’imaginaire. Une autre perle à ajouter aux colliers des rééditions que nous offre la collection Folio SF des éditions Gallimard, comme le Déchronologue de Stéphane Beauverger ou, plus récemment, Le fleuve des dieux de Ian McDonald. Né en Normandie en 1955, Jean-Claude Marguerite habite en Ile-de-France, il enseigne la PAO à Paris III et travaille dans l'édition comme graphiste et responsable technique. Le vaisseau ardent, écrit sur une période de dix-huit ans, est son premier roman, un projet unique dans la littérature française contemporaine.
Autre couverture :